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LA MER MORTE. — LE JOURDAIN

Après avoir quitté Jérusalem, Pierre Loli résolut de visiter les rives du Jourdain et de la mer Morte. Par un beau malin d'avril, il monta à cheval, traversa le village de Béthanie, qui s'élève en amphithéâtre au penchant d'une montagne, et, après une journée de voyage, il parvint au bord de cette mer immobile, au fond de laquelle dorment, dit-on, les villes de Sodome et de Gomorrhe.

L'impression que vous laissent ces pages est funèbre. Ce silence, ces plages désolées, ces montagnes calcinées qui se profilent sur l'horizon, tout cela vous attriste et vous oppresse.

Quant au Jourdain, Loti nous le montre sous son véritable aspect, c'est-à-dire comme une assez piètre rivière qui roule ses eaux limoneuses entre des rives priées et dépourvues de végétation. — Chateaubriand et Lamartine ont vu un Jourdain tout difTérent, un Jourdain transfiguré par les • ouvenirs.

On sait que les géologues font remonter aux premiers âges du monde l'existence de la mer Morte; ils ne contestent pas cependant qu'à 1 époque de la destruction des villes maudites, elle dut subitement déborder, après quelque éruption nouvelle, pour couvrir l'emplacement de la pentapole moabitique. Et c'est alors que fut engloutie toute cette « Vallée des bois », où s'étaient assemblés, contre Chadorlahomor, les rois de Sodome, de Gomorrhe, d'Adama, de Séboïm et de Ségor (Genèse, XIV, 3); toute cette plaine de Siddim, « qui paraissait un pays très agréable, arrosé de ruisseaux comme un jardin de délices » {Genèse, XIII, 10). Depuis ces temps lointains, cette mer s'est quelque peu reculée, sans cependant changer sensiblement de forme, et, sous le suaire de ses eaux lourdes, inaccessibles aux plongeurs par leur densité même, dormentd'étranges

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ruines, des débris qui, sans doute, ne seront jamais explorés; Sodome et Gomorrhe sont là, ensevelies dans ses profondeurs obscures.

De nos jours, la mer Morte, terminée au nord par les sables où nous cheminons, s'étend sur une longueur d'environ 80 kilomètres, entre deux rangées de montagnes parallèles : au levant, celles du Moab, éternellement suintantes de bitume, qui se maintiennent ce matin dans des violets sombres; à l'ouest, celles de Judée, d'une autre nature, tout en calcaires blanchâtres, en ce moment éblouissantes de soleil. Des deux côtés, la désolation est aussi absolue ; le même silence plane sur les mêmes apparences de mort. Ce sont bien les aspects immobiles et un peu terrifiants du désert — et on conçoit l'impression très vive produite sur les voyageurs qui ne connaissent pas la Grande Arabie; mais, pour nous, il n'y a plus ici qu'une image trop diminuée des fantasmagories mornes de là-bas. On ne perd pas de vue tout à fait, d'ailleurs, la citadelle de Jéricho; du haut de nos chevaux, nous continuons de l'apercevoir derrière nous, comme un vague petit point blanc, encore protecteur. Dans l'extrême lointain des sables, sous le réseau tremblant des mirages, apparaît aussi une vieille forteresse qui est un couvent de solitaires grecs. Et enfin, autre tache blanche, tout juste perceptible là-haut, dans un repli des montagnes judaïques, ce mausolée qui passe pour le tombeau de Moïse et où va commencer dans deux jours un grand pèlerinage rnahométan.

Cependant, sur la sinistre grève où nous arrivons,

la mort s'indique, vraiment imposante et souveraine. Il y a d'abord, comme une ligne de défense qu'il faut franchir, une ceinture de bois flottés, de branches et d'arbres dépouillés de toute écorce, presque pétrifiés dans les bains chimiques, blanchis comme des ossements — et on dirait des amas de grandes vertèbres. Puis, ce sont des cailloux roulés, comme au bord de toutes les mers; mais pas une coquille, pas une algue, pas seulement un peu de limon verdâtre, rien d'organique, même au degré le plus inférieur; et on n'a vu cela nulle part, une mer dont le lit est stérile comme un creuset d'alchirnie ; c'est quelque chose d'anormal etdedéroutant. Des poissons morts, gisant çà et là, durcis comme les bois, momifiés dans le naphte et les sels : poissons du Jourdain que le courant a entraînés ici et que les eaux maudites ont étouffés aussitôt.

Et devant nous la mer fuit, entre ses rives de montagnes désertes, jusqu'à Ihorizon trouble, avec des airs de ne pas finir. Les eaux blanchâtres, huileuses, portent des taches de bitume, étalées en larges cernes irisés. D'ailleurs, elles brûlent, si on les boit, comme une liqueur corrosive; si on y entre jusqu'aux genoux, on a peine à y marcher, tant elles sont pesantes; on ne peut y plonger ni même y nager dans la position ordinaire, mais on flotte à la surface comme une bouée de liège.

Jadis, l'empereur Titus y fit jeter, pour voir, des esclaves liés ensemble par des chaînes de fer, et ils ne se noyèrent point.

Du côté de l'est, dans le petit désert de ces sables où nous venons de marcher pendant deux heures^

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une ligne d"un beau vert d'émeraude serpente, un peu lointaine, très surprenante au milieu de ces désolations jaunâtres ou grises, et finit par aboutir à la plage funèbre ; c'est le Jourdain, qui arrive entre ses deux rideaux d'arbres, dans sa verdure d'avril tout fraîche, se jeter à la mer Morte. Encore une heure de route, à travers les sables et les sels, pour atteindre ce fleuve aux eaux saintes.

Les montagnes de la Judée et du Moab commencent à s'enténébrer, comme hier, sous des nuées d'apocalypse. Là-bas, tous les fonds sont noirs et le ciel est noir, au-dessus du morne étincellement de la terre. Et, en chemin, voici qu'un muletier syrien de Beyrouth — grand garçon naif dune quinzaine d'années que nous avons loué à Jérusalem, avec sa mule, pour porter notre bagage — se met à fondre en larmes, disant que nous l'avons emmené ici pour le perdre, nous suppliant de revenir en arrière. Il n'avait encore jamais vu les parages de la mer Morte, et il est impressionné par ces aspects inusités ou hostiles; il est pris d'une espèce d'épouvante physique du désert; alors, nous devons le rassurer et le consoler comme un petit enfant.

Quelques ruisseaux, bruissant sur le sable et les pierres, annoncent d'abord l'approche du fleuve. Puis, subitement, l'air s'emplit de moustiques et de moucherons noirs, qui s'abattent sur nous en tourbillons aveuglants. Et, enfin, nous atteignons la ligne de fraîche et magnifique verdure qui contraste d'une façon si singulière avec les régions d'alentour : des saules, des coudriers, des tamarisques, de grands roseaax emmêlés en jungle. Entre ces

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feuillages, qui le voilent sous leur épais rideau, le Jourdain roule lourdement vers la mer Morte ses eaux jaunes et limoneuses; c'est lui qui, depuis des millénaires, alimente ce réservoir empoisonné, inutile et sans issue. 11 n'est plus aujourd'hui qu'un pauvre fleuve quelconque du désert; ses bords se sont dépeuplés de leurs villes et de leurs palais; des tristesses et des silences infinis sont descendus sur lui comme sur toute cette Palestine à l'abandon. A cette époque de l'année, quand Pâques est proche, il reçoit encore de pieuses visites; des hordes de pèlerins, accourus surtout des pays du Nord, y viennent, conduits par des prêtres, s'y baignent en robe blanche comme les chrétiens des premiers siècles et emportent religieusement, dans leurs patries éloignées, quelques gouttes de ses eaux, ou un coquiLage, un caillou de son lit. Mais après, il redevient solitaire pour de longs mois, quand la saison des pèlerinages est finie, et ne voit plus de loin en loin passer que quelques troupeaux, quelques bergers arabes moitié bandits.

{Jérusalem.)

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