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NAZARETH

La petite bourgade où Jésus, il y aura tantôt deux mille ans, « croissait en sagesse, en âge et en grâce, devant Dieu et devant les hommes », est aujourd'hui une ville de huit ou dix mille âmes, que Loti trouve modernisée, défigurée — une \ille qui ne lui dit plus rien. Et dans ce petit coin du pays de Gâlil, qui fut le mystérieux berceau de l'épopée chrétienne, c'est à peine s'il réussit à évoquer le souvenir de Joseph, de Marie et de leur divins, Jésus • le fll Naza-

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réen ». Mais quelles touches rapides, étrangement vives et lumineuses, darts ce tableau que Loti nous a laissé! On y trouve des détails curieux, des finesses, beaucoup de couleur et de pittoresque.

... Il y a une demi-heure environ que nos chevaux montent, lorsque Nazareth, encore un peu lointaine, se découvre à nous. Une bourgade mélancolique, étagée à mi-côte et enfermée, presque sans vue, dominée de partout par des hauteurs pierreuses. Des monastères, des églises, des cyprès : sur les maisons, beaucoup plus de toitures en tuiles rouges que de terrasses arabes, Nazareth, contrairement à Djéninn, étant surtout peuplée de chrétiens. La plaine d'Esdredon, la mer d'herbages que nous avons laissée au-dessous de nous, pénètre jusqu'ici comme dans une sorte de petit golfe fermé, vient étendre au pied de cette patrie de Jésus une immobile nappe verte. Et, depuis des siècles, c'est tout ce que regarde l'antique Nazareth, ces basfonds tapissés d'orges, ces champs resserrés entre d'arides collines.

Au bord du chemin, un rocher s'avance comme un toit, forme une sorte de petite caverne qui, depuis des temps incalculables probablement, sert aux passants d'abri contre la pluie ou le soleil; la voûte en est toute noircie par les feux des bergers. Nous nous arrêtons là, nous aussi, pour y prendre, à l'ombre, le dîner du milieu du jour, en attendant que passent nos mulets de charge, attardés dans les terres molles de la plaine. Et, sitôt que nos tapis d'Orient sont étendus sur le sol de la grotte, cela devient un charmant lieu de repos et de songe; les

contours de l'espèce de baie de pierre sont tout lisérés d'anémones rouges qui, vues de l'ombre où nous sommes, éclatent au soleil comme du feu; et, par cette ouverture bordée de fleurs, nous dominons un pays de fleurs, des lointains de fleurs; un revêtement de lin rose est jeté sur les tranquilles montagnes qui s'étendent devant nous, immuables depuis les âges historiques — et jadis sans doute longuement contemplées par Jésus...

Nos mulets tardent deux heures — deux heures exquises que nous passons là à les attendre, errant au hasard, nous asseyant sur des pierres, nous étendant sur des lits d'herbes, aux environs de la grotte où notre quartier général est établi. Des roches nous cachent à peu près Nazareth, qui demeure assez lointaine, assez imprécise encore, et auréolée à distance de toute la magie de son nom. Rien que le paysage seul, le paysage presque éternel, qui fut familier à l'enfance du Christ...

Au fond de ce golfe sans eau, que Nazareth regarde si tristement, le velours uni des blés et des orges est d'un vert intense. Mais partout ailleurs, sur les régions hautes d'alentour, une même teinte discrète est répandue; des affleurements de pierrailles grises alternent avec les plantes délicates des lieux secs : lins roses, ou fleurs pâles couleur de soufre, au-dessus desquelles des myriades de très fines graminées jettent comme un immense voile de mousseline. Et pas un arbre ne vient rompre la monotonie de ces plans de montagnes, qui n'ont du reste aucune forme heurtée, dont les courbe'* sont adoucies comme les nuances. Au delà

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des nappes vertes qui simulent à nos pieds une eau profonde, sur le versant de la baie opposé au nôtre, paissent des troupeaux de chèvres : lentes traînées noires — dirait-on d'où nous sommes — qui se déplacent en ondulant, qui peu à peu descendent toutes, comme si elles coulaient, vers les orges d'en bas. De temps à autre les bergers les appellent et nous entendons au loin l'écho prolongé de leurs cris; ou bien ils jouent du pipeau, et alors une petite ritournelle sauvage, un petit turlututu naïvevement plaintif monte jusqu'à nous, au milieu du silence de ce lieu presque saint. Le Thabor élève là-bas sa cime un peu bleuie par la distance et, à l'extrême horizon, s'esquissent les monts de Galaad. L'air est suave et léger. De tout petits souffles passent, sans froid et sans chaleur, idéalement purs... Et c'est en ce recoin pastoral de la terre que Jésus, il y aura tantôt deux mille ans, a. croissait en sagesse, en âge et en grâce, devant Dieu et devant les hommes ». Il a connu le printemps d'ici, les tièdea avrils pareils à celui qui nous charme à cette heure, les mêmes tapis de lin rose et de fines graminées. Notre pensée, en ce moment et en ce lieu, est hantée par le mystère de sa rêveuse enfance — mystère encore plus fermé peut-être à notre pénétration humaine que celui de sa vie d'homme, dont un reflet au moins a été transmis jusqu'à nous par les évangélistes. De cette enfance insondable, saint Luc est le seul qui nous ait dit quelques mots vagues, comme osant à peine en effleurer l'énigme : après avoir conté l'étrange anecdote du temple de Jérusalem, la fuite de ce petit Jésus de douze ans

pour aller interroger les docteurs, puis l'inquiétude et les reproches tendres de sa mère, il ajoute, adorablement simple : « Il s'en alla ensuite avec ses parents, et revint à Nazareth; et il leur était soumis. Or sa mère conservait dans son cœur toutes ces choses ». (Luc, II, .51, 52.)

En esprit, nous voyons maintenant apparaître, se préciser sur ce vieux immuable sol de pierres et de fleurs, un enfant... non plus blond et rose comme celui dont le moyen âge nous a légué la tradition, mais brun et pâle, ayant les longs yeux noirs de sa race, dans lesquels déjà se mêlent et resplendissent ensemble le grand amour et la grande angoisse.... Il différait peu, sans doute, cet enfant qui fut le Christ, de ces petits pâtres, de ces petits garçons solitaires au regard grave, comme on en rencontre dans les champs de Palestine et qui semblent réfléchir à des choses profondes. Presque avec l'inquiétude d'être puérils, ou même d'être profanateurs, nous songeons à ce qu'étaient son aspect, ses humbles petits costumes et ses jeux, ses promenades et ses haltes ici même peut-être, au bord du chemin de Jérusalem, sous ces rochers qui nous abritaient tout à l'heure.

La lumière du ciel, à mesure que le jour s'avance, va de plus en plus s'adoucissant. Un soleil atténué éclaire les tranquilles montagnes sur lesquelles tant de lins roses et de fleurs jaune pâle tracent à l'infini leurs marbrures de deux teintes exquises, fondues sous le voile roux des graminées. Et il y a un tel recueillement partout, en nous-mêmes comme dans le temple immense de la campagne, que, sur

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la fin de nos heures d'attente, la petite ritournelle antique des chalumeaux de bergers, toujours intermittente et grêle dans l'air silencieux, arrive à nous sembler une musique reUgieuse....

Quand nos mulets sont enfin passés et ont pris assez d'avance pour que nous espérions trouver en y arrivant nos tentes montées, nous nous décidons à entrer à Nazareth.

Et, là, c'est d'abord la déception dont nous avions peur. Une petite ville semi-orientale, trop modernisée, où les couvents, les églises ont à peine l'air ancien. Nous y pénétrons par une rue assez large, qui sépare le quartier des latins de celui des musulmans; sur les murs de quelques maisonnettes à contrevents bleus ou verts se lisent des enseignes d'hôtellerie ; une caravane est là arrêtée, et il y a même deux ou trois attelages de touristes, venus par la route à peu près possible qui relie Nazareth à Khaïfa; c'était imprévu, ces voitures, pour nous qui arrivions à travers champs, par les vénérables chemins de Sichem et de Béthel familiers à l'enfance de Jésus lors de ses pèlerinages annuels à Jérusalem.

D'ailleurs, il doit rester ici bien peu de chose de la bourgade de jadis qui fut si hostile au Christ et qui en son temps, était si dédaignée. Son nom seul demeure, ce nom qui est pour les Arabes d'aujourd'hui un terme général de mépris servant à désigner les chrétiens.... a Nazaréen! » Dans le sombre Moghreb, je me rappelle avoir été souvent nommé ainsi, et avec quelle nuance hautaine !

Après le Christ, Nazareth, comme on sait, cou-

tinua d'être obscure jusqu'à l'époque de Constantin, où elle vit les premiers pèlerinages et les premières églises. Plus lard, pendant la longue tourmente des croisades, elle reçut Tancrède, Saladin, puis saint Louis; détruite enfin à la chute de l'empire des Francs, elle fut déserte pendant près de quatre siècles, jusqu'aux époques plus tolérantes où les musulmans commencèrent à permettre aux chrétiens d'y revenir et d'y relever les ruines de leurs sanctuaires. Elle est actuellement peuplée de huit ou dix mille âmes, dont les deux tiers au moins appartiennent aux diverses confessions chrétiennes; mais les juifs, en mémoire du forfait ancestral, ont interdiction d'y paraître.

Nous entrons en passant dans Téglise franciscaine, agrandie et réparée à neuf avec un mauvais goût notoire, sur l'emplacement de la basilique primitive. Derrière l'autel, de tristes petits souterrains, assez semblables aujourd'hui à des chambres sépulcrales, sont adorés depuis des siècles comme ayant été la maison de Joseph et de Marie.

Ailleurs, dans le quartier musulman, un débris de mur sous une chapelle représente l'atelier de saint Joseph....

Tout cela, bien qu'authentique peut-être, est défiguré, ne dit plus rien. Et nous laissons d'autres lieux encore, que des traditions plus contestables désignent à la piété des foules. Il nous tarde d'être à demain pour voir enfin les bords déserts de ce lac de Genné/iareth, qui fut la patrie d'adoption de Jésus, l'ardent et mystérieux berceau de l'épopée chrétienne....

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Le long de la petite rue poudreuse que nous continuons de suivre après ces arrêts aux églises, s'ouvrent surtout des boutiques de sellerie, où l'on vend des harnais gaîment peinturlurés dans le goût oriental. Au-dessus des murs bas des jardins, apparaissent des figuiers, des grenadiers, des palmiers que des vignes enlacent. Pas de mes obscures et voûtées, pas de farouches grillages aux fenêtres, comme dans les vieilles villes de l'Islam. Les rares passants, vêtus de longues robes et coiffés de fez rouges, ont la figure jolie, l'air très doux, le sourire ouvert. Nazareth, en somme, malgré la banalité de ses petits monuments et de ses rues, a je ne sais quel attrait accueillant et bon, qui nous repose du grand charme morne des villes musulmanes.

Notre campement est au-dessus du quartier des Grecs, au bord de la route de Tibériade et au milieu des vergers enclos de cactus, sur un sol couvert de graminées courtes, sur un terrain sec, très propice aux nomades. Nous dominons là les tranquilles maisonnettes et les jardins verts, les couvents et les cyprès; alentour et au loin se déploient les montagnes unies et pareilles sous leurs minces tapis de fleurs. . . Et le délicieux soir descend sur nous, le crépuscule commence, à la fois limpide et indécis, fondant comme avec une estompe les détails transitoires de la terre, n'en laissant que les grandes lignes immuables. L'instant présent, le siècle autant que l'heure nous semblent bientôt perdus dans une sorte de vague synthèse comme en doivent concevoir ces choses quasi éternelles qui sont les montagnes, les roches, les pierres des temples antiques,

OU les souches des plantes renouvelées indéfininient.... Et, dans cette fusion des âges, alors, c'est l'époque du Grand Souvenir qui s'impose et qui prime; le Christ peu à peu nous réapparaît, comme tantôt dans les champs de fleurs jaune pâle et de lin rose; de nouveau il se précise humainement aux yeux de notre esprit attentif.

Souvent, dans ses rêveries des soirs, il a dû se tenir ici, sur ces hauteurs couronrant sa bourgade isolée, et contempler ces mêmes horizons, promener longuement sa vue sur ces mêmes aspects.... Les aima-t-il? Est-ce qu'il y eut place pour rattachement humain au sol natal, dans son âme emplie de conceptions tellement plus vastes que nos idées de patrie qui nous paraissent grandes?... La Nazareth de son temps, qui fut pour lui aveuglément dure, parce qu'il était un enfant du pays, et qui le chassa, sans doute il ne pouvait pas s'y être attaché, — mais à ces montagnes, peut-être, à ces mélancoliques étendues, veloutées d'herbe et de lin....

D'ailleurs, le mystère des sentiments terrestres de Jésus demeure enseveli pour nous sous des cendres profondes et, parce qu'il nous a embrassés tous dans le même immense amour et ja même infinie pitié, nous ne savons pas nous le représenter particularisant, comme chacun de nous, son affection sur des êtres ou sur des choses. Ses parents, il est vrai, et ses frères semblent l'avoir d'abord méconnu, comme toujours il arrive, et n'être revenus à lui qu'à la suite de l'adoration des multitudes étrangères. Mais l'amitié, l'amitié telle que les plus simples d'entre nous la com-

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prennent, lui était habituelle, car souvent dans l'Évangile cette phrase douce est répétée : « Ce disciple que Jésus aimait ».

Nous savons aussi qu'il recherchait le calme des campagnes, qu'il allait se recueillir et prier sur les cimes solitaires; alors, comment ne se serait-il pas attaché à celles d'ici — qui en ce moment même s'assombrissent de tous côtés sous nos yeux. Lui, il est vrai, qui entrevoyait au delà de sa durée terrestre des survivances et des gloires infinies, ne pouvait éprouver notre mélancolique et presque maladif amour pour le recoin natal, pour les lieux toujours connus ou habités longuement — car cet amour-là n'est qu'une forme du sentiment de notre fragilité, suite de la détresse où nous jette la loi de passer si vite et de finir. Mais qui sait pourtant?... Au Gethsérnani, sur le Golgotha, quand vint l'heure d'épouvante où tout ce qui était humain en lui s'angoissa devant l'anéantissement prochain, peutêtre revit-il, dans sa rêverie dernière — comme eût fait le moindre d'entre nous — les montagnes familières à son enfance, le triste golfe d'herbages au bord de la pleine d'Esdrelon, et les hauts pâturages tranquil les, où s'entendait, pendant les soirs d'autrefois comme aujourd'hui, le rappel des chèvres au chalumeau des bergers — toutes les choses, enfin, que nous contemplons là devant nous, de plus en plus obscurcies, réduites à des silhouettes d'ombre, et sans âge à présent, pareilles à ce qu'elles devaient être il y a deux mille années....

La nuit tout à fait tombée, quand nous sommes assis sous nos tentes, des Nazaréens et des Naza-

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réennes arrivent, les uns après les autres, soulevant discrètement notre porte de toile après avoir demandé la permission d'entrer. Les hommes, pour nous vendre des vases de verre irisé trouvés dans les tombeaux; les femmes, toutes jolies, pour nous olTrir des petits voiles de mousseline, brodés par elles, d'après les traditions de dessin particulières à ce pays. Ils sont chrétiens, les vendeurs et les vendeuses, et il y a dans leurs manières je ne sais quoi daimable, de franc, de presque fraternel, pourrait-on dire, qui nous change des continuels marchandages et duperies chez les juifs des bazars levantins.

Cependant une clarté de plus en plus blanche, resplendit au dehors, et nous sortons pour voir un peu, avant de nous endormir, la grande pleine lune éclairer la campagne. Elle est toute en argent et rayonne avec une tranquillité infinie.... Une fois de plus, elle est venue, avec sa régularité d'horloge, apporter à ce pays cet éclat périodique très spécial, cet aspect à la fois vague et étrangement précis, qui, au temps du Christ, était déjà connu des hommes depuis des millénaires sans nombre.... De Nazareth, endormie à nos pieds, monte vers nous la clameur des chiens errants, qui est le bruit continuel des nuits dans les villes de l'Orient. Mais nous n'entendons pas chanter les muezzins, car nous sommes ici sur une terre presque chrétienne.. .

(La Galilée.)

Le Japon, comme toutes choses, hélas! se défigure un peu tous les jours : il perd son originalité au contact de la civilisation européenne. Et Pierre Loti garde visiblement un dépit d'artiste contre cette révolution des mœurs nipponnes. 11 était si drôle, le vieux Japon, cérémonieux, maniéré, ingénieux, puéril et compliqué à la fois! « Il viendra un temps, dit-il, où la terre sera ennuyeuse à habiter, quand on l'aura rendue pareille d'un bout à l'autre, et qu'on ne pourra même plus essayer de voyager pour se distraire un peu. s II fallait un artiste comme Loti pour noter les sensations causées par cette métamorphose en train de s'accomplir. Ces temples aux plafonds laqués d'or, aux frises ajourées sculptées par des générations d'ouvriers; ces antiques sanctuaires, abritant des idoles gigantesques, des divinités monstrueuses; ces vieillards majestueux, qui ont conservé le costume national, la robe de soie éclatante, le chignon et les socques à patins; — tout cela évoque un passé lointain, un monde évanoui. Et, comme contraste à ce rêve de jadis, les lils télégraphiques courant sur les vieux temples, les tramways sillonnant les rues, les express menant aux pagodes saintes des pèlerins en chapeau melon ou en gibus ; les femmes de fonctionnaires portant par ordre les costumes des meilleurs faiseurs de Paris ou de Londres; le cérémonial européen, adopté avec une gaucherie ridicule; —

tout cela aussi donne l'impression de celte modernité qu'on ne peut s'empêcher de railler un peu.

Avec toutes ces évocations de rêves, au milieu de la réalité baroque et bouffonne d'aujourd'hui Madame Chrysanthème et Japoneries d'automne, semblent être l'aêieu d'un poète au Japon prestigieux qui s'en va.

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