UNE GRAND'MÉRE DE LOTI
Loti a conservé un souvenir ému de toutes ces vieilles parentes qui l'entourèrent d'une tendresse alTeclueuse et protégèrent son enfance contre les premiers chocs de la vie.
C'est confusément que je m'en souviens de cette grand'mère...
Il palpait que jadis, au milieu de toute sorte d'épreuves, elle avait été une vaillante et admirable mère. Après des revers comme on en éprouvait en ces temps- là, ayant perdu son mari tout jeune à la bataille de Trafalgar', et ensuite son fils aîné au naufrage de la Méduse, elle s'était mise résolument à travailler pour élever son second fils — mon père — jusqu'au moment où, lui, avait pu en échange l'entourer de soins et de bien-être. Vers ses quatrevingts ans (qui n'étaient pas loin de sonner quand je
1 . Victoire navale de Nelson sur les Français et les Espagnols (!80o).
LE FOYRE. 7
vins au monde), l'enfance sénile avait tout à coup terrassé son intelligence; je ne l'ai donc guère connue qu'ainsi, les idées perdues, l'âme absente.
Elle s'arrêtait longuement devant certaine glace, pour causer, sur le ton le plus aimable, avec son propre reflet qu'elle appelait « ma bonne voisine », ou (L mon cher voisin ». Mais sa folie consistait surtout à chanter avec une exaltation excessive, la Marseillaise, la Parisienne, le Chant du Départ, tous les grands hymnes de transition qui, au temps de sa jeunesse, avaient passionné la France; cependant elle avait été très calme, à ces époques agitées, ne s'occupant que de son intérieur et de son fils, — et on trouvait d'autant plus singulier cet écho tardif des grandes tourmentes d'alors, éveillé au fond de sa tête à l'heure où s'accomplissait pour elle le noir mystère de la désorganisation finale. Je m'amusais beaucoup à l'écouter; souvent j'en riais, — bien que sans moquerie irrévérencieuse, — et jamais elle ne me faisait peur, parce qu'elle était restée absolument jolie : des traits fins et réguliers, le regard bien doux, de magnifiques cheveux à peine blancs, et, aux joues, ces délicates couleurs de rose séchée que les vieillards de sa génération avait souvent le privilège de conserver. Je ne^uoi de modeste, de discret, de candidement honnête était dans toute sa petite personne encore gracieuse, que je revois le plus souvent enveloppée d'un châle de cachemire rouge et coiffée d'un bonnet de l'ancien temps à grandes coques de ruban vert.
Sa chambre, où j'aimais venir jouer parce qu'il y avait de l'espace et qu'il y faisait soleil toute
l'année, était dïine simplicité de presbytère campagnard : des meubles du Directoire en noyer ciré; le grand lit drapé d'une épaisse cotonnade rouge; des murs peints à l'ocre jaune, auxquels étaient accrochés, dans des cadres d'or terni, des aquarelles représentant des vases et des bouquets. De très bonne heure, je me rendais compte de tout ce que cette chambre avait d'humble et d'ancien dans son arrangement; je me disais même que la bonne vieille aïeule aux chansons devait être beaucoup moins riche que mon autre grand'mère, plus jeune d'une vingtaine d'années et toujours velue de noir, qui m'imposait bien davantage.
{Le Roman d'un enfant.)