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LA MÈRE DE LOTI

Loti nous parle toujours de sa mère avec une émotion sincère; il voudrait, dans ce livre, la saluer avec des mois à part, des mots faits pour elle et comme il n'en existe pas: des mots qui, à eux seuls, feraient couler des larmes bienfaisantes. L'amour qu'on a pour sa mère est, en efîet, le seul amour qui soit vraiment pur, vraiment immuable. Loti n'en est-il pas lui-même l'exemple le plus vivant?

Ma mère!... Il semble qu'au début elle n'ait été pour moi que le refuge naturel, l'asile contre toutes les frayeurs de Finconnu, contre tous les chagrins noirs qui n'avaient pas de cause définie.

Mais je crois que la plus lointaine fois où son image m'apparaît bien réelle et vivante, dans un rayon de vraie et ineffable tendresse, c'est un matin du mois de mai, où elle entra dans ma chambre suivie d'un rayon de soleil et m'apportant un bouquet de jacinthes roses. Je relevais d'une de ces petites maladies denfant — rougeole ou bien coquet luche, je ne sais quoi de ce genre, — on m'avaicondamné à rester couché pour avoir bien chaud, et, comme je devinais, à des rayons qui filtraient par mes fenêtres fermées, la splendeur nouvelle du soleil et de lair, je me trouvais triste entre les rideaux de mon lit blanc; je voulais me lever, sortir;

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je voulais surtout voir ma mère, ma mère à tout prix...

La porte s'ouvrit, et ma mère entra, souriante. Oh ! je la revois si bien encore, telle qu'elle m'apparut là, dans l'embrasure de cette porte, arrivant accompagnée d'un peu du soleil et du grand air du dehors. Je relrouve tout, l'expression de son regard rencontrant le mien, le son de sa voix, même les détails de sa chère toilette, qui paraîtrait si drôle et si surannée aujourd'hui. Elle revenait de faire quelque course matinale en ville. Elle avait un chapeau de paille avec des roses jaunes et un châle en harège lilas (c'était l'époque du châle) semé de petits bouquets d'un violet plus foncé. Ses papillottes noires — ses pauvres bien-aimées papillottes qui n'ont pas changé de forme, mais qui sont, hélas! éclaircies et toutes blanches aujourd'hui — n'étaient alors mêlées d'aucun fil d'argent. Elle sentait une odeur de soleil et d'été qu'elle avait prise dehors. Sa figure de ce matin-là, encadrée dans son chapeau à grand bavolet, est encore absolument présente à mes yeux.

Avec ce bouquet de jacinthes roses, elle m'apportait aussi un petit pot à eau et une petite cuvette de poupée, imités en extrême miniature de ces faïences à fleurs qu'ont les bonnes gens dans les villages.

Elle se pencha sur mon lit pour m'embrasser, et alors je n'eus plus envie de rien, ni de pleurer, ni de me lever, ni de sortir; elle était là, et cela me suffisait; je me sentais entièrement consolé, tranquillisé, changé, par sa bienfaisante présence...

Je devais avoir un peu dIus de trois ans lorsque

LE FOVER. 5

ceci se passait, et ma mère environ quarante-deux. Mais j'étais sans la moindre notion sur lage de ma mère; l'idée ne me venait seulement jamais de me demander si elle était jeune ou vieille; ce n'est même qu'un peu plus tard que je me suis aperçu qu'elle était bien jolie. Non, en ce temps-là, c'était elle, voilà tout; autant dire une figure tout à fait unique, que je ne songeais à comparer à aucune autre, d'où rayonnaient pour moi la joie, la sécurité, la tendresse, d'où émanait tout ce qui était bon, y compris la foi naissante et la prière.

Je ne comprends pas très bien pourquoi cette apparition de ma mère auprès de mon petit lit de malade, ce matin, m'a tant frappé, puisqu'elle était presque constamment avec moi. Il y a là encore des dessous mystérieux; c'est comme si, à ce moment particulier, elle m'avait été révélée pour la première fois de ma vie.

Et pourquoi, parmi mes jouets d'enfant conservés, ce pot à eau de poupée a-t-il pris, sans que je le veuille, une valeur privilégiée, une importance de relique? Tellement qu'il m'est arrivé, au loin, sur mer, à des heures de danger, d'y repenser avec attendrissement et de le revoir, à la place qu'il occupe depuis des années dans une certaine petite armoire jamais ouverte, parmi d'autres débris : tellement que, s'il disparaissait, il me manquerait une amulette que rien ne me remplacerait plus.

Et ce pauvre châle de barège lilas, reconnu dernièrement parmi des vieilleries qu'on voulait donner à des mendiantes, pourquoi l'ai-je fait mettre de côté comme un objet précieux?... Dans sa couleur

aujourd'hui fanée, dans ses petits bouquets rococo

d'un dessin indien, je retrouve encore comme une

protection bienfaisante et un sourire; je crois même

que j'y retrouve du calme, de la confiance douce,

presque de la foi; il s'en échappe pour moi toute

une émanation de ma mère enfin, mêlée peut-être

aussi à un regret mélancolique pour les matins de

mai d'autrefois qui étaient plus lumineux que ceux

de nos jours...

{Le Roman d'un enfant.)

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