CONSECRATION DU TEMPLE D'AFAREAHITU
Vers la fin de l'année 1872, une grande fête fut annoncée dans l'ile de Moorea, à l'occasion de la consération du temple d'Afareahitu. — La reine Pomaré manifesta à l'amiral français l'intention de s'y rendre avec toute sa suite, le conviant lui-même à la cérémonie et au grand banquet qui devait s'ensuivre. — L'amiral mit sa frégate à la disposition de la reine pour transporter là-bas toute la cour.
.... La suite de Pomaré était nombreuse, bruyante et pittoresque; elle s'était augmentée pour la circonstance de deux ou trois cents jeunes femmes qui avaient fait de folles dépenses de rêva- rêva • et de fleurs.
Un beau matin pur de décembre, le Rendeer ayant déjà largué ses grandes voiles blanches, se vit pris d'assaut par toute cette foule joyeu.se.
1. Le reva-reia (de reva-reva, flotter) complétait la coilTure des fêtes, et s'éployait comme un nuage, au moindre souffle du vent.
402 PAGES CHOISIES DE PIEBItE LOTi.
J'avais eu mission d'aller, en grande tenue, chercher la reine au palais.
Celle-ci, qui désirait s'embarquer sans mise en scène, avait expédié en avant toutes ses femmes, — et, en petit cortège intime, nous nous acheminâmes ensemble vers la plage, aux premiers rayons du soleil levant.
La vieille reine en robe rouge ouvrait la marche en tenant par la main sa petite-fil'.e si chérie, — et nous suivions à deux pas, la princesse Ariitéa, la reine Moé, la reine de Bora-Bora et moi.
C'est là un tableau que je retrouve souvent dans mes souvenirs.... Les femmes ont leurs heures de rayonnement, — et cette image d'Ariitéa marchant auprès de moi sous les arbres exotiques, dans la grande lumière matinale, — est celle que je revois encore, quand, à travers les distances et les années, je pense à elle....
Lorsque le canot d'honneur qui portait la reine et les princesses accosta le Rendeer, les matelots de la frégate, rangés sur les vergues suivant le cérémonial d'usage, poussèrent trois fois le cri de : « Vive Pomaré! » et vingt et un coups de canon firent retentir les tranquilles plages de Tahiti.
Puis la reine et la cour entrèrent dans les appartements de l'amiral, où les attendait un lunch à leur goût composé de bonbons et de fruits, — le tout arrosé de vieux Champagne rose.
Cependant les suivantes de toutes les classes s'étaient répandues dans les différentes parties du navire, où elles menaient grand et joyeux tapage,
en lançant aux marins des bananes, des oranges et des fleurs.
Et Rarahu était là aussi, embarquée comme une petite personne de la suite royale; Rarahu, pensive et sérieuse au milieu de ce débordement de gaieté bruyante.
Pomaré avait emmené avec elle les plus remarquables chœurs d'hhnéné * de ses districts, et Rarahu étant un des premiers sujets du chœur d'Apiré, avait été à ce titre conviée à la fête.
Ici une digression est nécessaire au sujet du tiare miri, — objet qui n'a point d'équivalent dans les accessoires de toilette des femmes européennes.
Ce tiare est une sorte de dahlia vert que les femmes d'Océanie se plantent dans les cheveux, un peu au-dessus de l'oreille, les jours de gala. — En examinant de près cette fleur bizarre, on s'aperçoit qu'elle est factice; elle est montée sur une tige de jonc, et composée des feuilles d'une toute petite plante parasite très odorante, sorte de lycopode rare qui pousse sur les branches de certains arbres des forêts.
Les Chinois excellent dans l'art de monter des tiare très artistiques, qu'ils vendent fort cher aux femmes de Papeete.
Le tiare est particulièrement l'ornement des fêtes....
Toutes les Tahitiennes avaient ce jour-là des tiare dans les cheveux.
1. Himéné, chœur qui fonclionnail régulièrement sous la ronduite d'un chef et se faisait entendre dans toutes les fêles indigènes.
J'avais été mandé par Ariitéa pour lui faire société pendant ce iunch officiel, — et la pauvre petite Rarahu, qui n'était venue que pour moi, m'attendit longtemps sur le pont, pleurant en silence de se voir ainsi abandonnée. Punition bien sévère que je lui avais infligée là, pour un caprice d'enfant qui durait depuis la veille et lui avait fait déjà verser bien des larmes.
La traversée durait depuis deux heures, nous approchions de l'ile de Mooera.
On faisait grand bruit au carré du Rendeer; une dizaine de jeunes femmes avaient été conviées à une collation que leur offraient les officiers.
Rarahu en mon absence avait accepté d'y prendre part. — Elle était là, en compagnie de Téourahi et de quelques autres de ses amies; elle avait essuyé ses pleurs et riait aux éclats.
Elle ne parlait point français, comme la plupart des autres ; — mais, par signes et par monosyllabes, elle entretenait une conversation très animée avec ses voisins qui la trouvaient charmante....
Gomment peindre ce site enchanteur, la baie d'Afareahitu !
De grands mornes noirs aux aspects fantastiques; des forêts épaisses, de mystérieux rideaux de cocotiers se penchant sur l'eau tranquille ; — et sous les grands arbres, quelques cases éparses, parmi les orangers et les lauriers roses.
Au premier abord on eût dit qu'il n'y avait personne dans ce pays ombreux; et pourtant toute la population de Mooréa nous attendait là silencieusement, à demi cachée sous les voûtes de verdure.
On respirait dans ces bois une fraîcheur humide, une étrange senteur de mousse et de plantes exotiques; tous les chœurs d'himéné de Mooréa étaient là, assis en ordre, au milieu des troncs énormes des arbres; tous les chanteurs d'un même district étaient vêtus d'une même couleur, — les uns de blanc, les autres de vert ou de rose; toutes les femmes étaient couronnées de fleurs, — tous les hommes, de feuilles et de roseaux. Quelques groupes, plus timides ou plus sauvages, étaient restés dans la profondeur du bois, et nous regardaient de loin venir, à moitié cachés derrière les arbres.
La reine quitta le Rendeer avec le même cérémonial qu'à l'arrivée et le bruit du canon se répercuta au loin dans les montagnes.
Elle mit pied à terre, et s'avança conduite par l'amiral. — Nous n'étions déjà plus au temps où les indigènes l'enlevaient dans leurs bras, de peur que son pied ne touchât leur sol; la vieille coutume qui voulait que tout territoire foulé par le pied de la reine devînt propriété de la couronne, est depuis longtemps oubliée en Océanie.
Une vingtaine de lanciers à cheval, composant toute la garde d'honneur de Pomaré, étaient rangés sur la plage pour nous recevoir.
Quand la reine parut, tous les chœurs d'himéné entonnèrent ensemble le traditionnel : Ja ora na oe, Pomaré vahinel (salut à toi, reine Pomaré!). Et les bois retentirent d'une bruyante clameur.
On eût cru mettre le pied dans quelque île enchantée, qui se serait éveillée soudain sous le coup d'une baguette magique.
Ce fut une longue cérémonie que la consécration du temple d'Afareahitu. Les missionnaires firent en tahitien de grands discours, et les himéné chantèrent de joyeux cantiques à l'Eternel.
Le temple était bâti en corail; le toit en feuilles de pandanus, était soutenu par des pièces de bois des îles, que reliaient entre elles des amarrages de différentes couleurs, réguliers et compliqués; c'était le vieux style des constructions maories.
Je vois encore ce tableau original : les portes du fond grandes ouvertes sur la campagne, sur un décor admirable de montagnes et de hauts palmiers ; — auprès de la chaire du missionnaire, la reine en robe noire, triste et recueillie, priant pour sa petitefille, avec sa vieille amie, la chefîesse de Papara. Les femmes de sa suite, groupées autour d'elles en robes blanches. Le temple tout rempli de tètes couvertes de fleurs....
Un grand silence se fit quand Vhiméné d'Apiré, qui avait été réservé pour la fin, entonna ses cantiques — et je distinguai derrière moi la voix fraîche de ma petite amie, qui dominait le chœur. — Sous l'influence d'une exaltation religieuse ou passionnée, elle exécutait avec frénésie ses variations les plus fantastiques ; sa voix vibrait comme un son de cristal dans le silence de ce temple où elle captivait l'attention de tous.
Après la cérémonie, nous passâmes dans la salle du banquet. C'était en plein air, au milieu des cocotiers, que les tables étaient dressées sous des tendelets de verdure.
Les tables pouvaient contenir cinq ou six cents
personnes; les nappes étaient couvertes de feuilles découpées et de fleurs d'amarantes. Il y avait une grande quantité de pièces montées, composées par des Chinois au moyen de troncs de bananiers et de diverses plantes extraordinaires. A côté des mets européens, se trouvaient en grande abondance les mets tahitiens : les pâtes de fruits, — les petits cochons rôtis tout entiers sous l'herbe, — et les plats de chevrettes fermentées dans du lait. On puisait différentes sauces dans de grandes pirogues qui en étaient remplies et que des porteurs avaient grand'peine à promener à la ronde. Les chefs et les cheffesses venaient à tour de rôle haranguer la reine à tue-tête, avec des voix si retentissantes et une telle volubilité qu'on les eût crus possédés. Ceux qui n'avaient point trouvé de place à table mangeaient debout, sur l'épaule de ceux qui avaient pu s'asseoir ; c'était un vacarme et une confusion indescriptibles....
Quand la nuit descendit sur les bois d'Afareahitu, la reine rejoignit le Farchaii du district où un logement lui était préparé. L'amiral à cheveux blancs regagna la frégate, et la upa-upa ' commença....
... A l'horizon une ligne à peine visible commençait à se dessiner du côté du large : c'était l'île de Tahiti. Le ciel blanchissait à l'Orient; les feux s'éteignaient à terre, et les chants ne s'entendaient plus....
Dans l'après-midi, la reine et les princesses s'embarquèrent de nouveau pour retourner à Papeete.
I Danse tahitienne.
Quand elles eurent été reçues avee les honneurs d'usage, je restai les yeux fixés sur les canots nombreux, pirogues et baleinières qui ramenaient leur suite; la foule s'était augmentée encore d'une quantité déjeunes femmes de Moorea qui voulaient prolonger la fête à Tahiti....
La traversée s'était eflectuée par un beau temps calme.
C'était le soir, le soleil venait de disparaître; la frégate glissait sans bruit, en laissant derrière elle des ondulations lentes et molles qui s'en allaient mourir au loin sur une mer unie comme un miroir. De grands nuages sombres étaient plaqués çà et là dans le ciel, et tranchaient violemment sur la teinte jaune pâle du soir, dans une étonnante transparence de l'atmosphère.
A l'arrière du Rendeer, un groupe de jeunes femmes se détachait gracieusement sur la mer et sur les paysages océaniens. C'était un groupe dont la vue me causa un étonnement extrême : Ariitéa et Rarahu, causant ensemble comme des amies; auprès d'elles, Maramo, Faïmana et deux autres suivantes de la cour.
Il était question d'un himéné composé par Rarahu, et qu'elles allaient chanter ensemble.
En etïet, elles entonnaient un chant nouveau en trois parties, Ariitéa, Rarahu et Maramo....
... Ce chant qui vibrait tristement le soir sur l'immensité du Grand Océan, répété avec un rythme étrange par trois voix de femmes, est resté à jamais gravé dans ma mémoire comme un des plus poignants souvenirs que m'ait laissés la Polynésie....
Il était nuit close quand le cortège bruyant fit son entrée dans Papeete, au milieu d'un grand concours de peuple....
{Le Mariage de Loti.)
LES MARAÉ
Les maraé sont les sépultures des chefs d'autrefois. Tous ces grands tumulus de corail se trouvent sur les plages des iles maories. — Les curieux renseignements que Loti nous donne sur ces tombeaux lui ont été fournis par la reine Pomaré.
En suivant sous les minces cocotiers les blanches plages tahitiennes, — sur quelque pointe solitaire regardant l'immensilé bleue, en quelque lieu choisi avec un goût mélancolique par des hommes des générations passées, — de loin en loin on rencontre les monticules funèbres, les grands tumulus de corail.... Ce sont les maraé, les sépultures des chefs d'autrefois; et l'histoire de ces morts qui dorment là-dessous se perd dans le passé fabuleux et inconnu qui précède la découverte des archipels de la Polynésie. — Dans toutes les îles habitées par les Maoris, les maraé se retrouvent sur les plages. Les insulaires mystérieux de Rapa-Nui ornaient ces tombeaux de statues gigantesques au masque horrible; les Tahitiens y plantaient seulement des bouquets d'arbres de fer. L'arbre de fer est le cyprès de làbas; son feuillage est triste; le vent de la mer a un sifflement particulier en passant dans ses branches rigides.... Ces tumulus restés blancs, malgré les années, de la blancheur du corail, et surmontés de
grands arbres noirs, évoquent les souvenirs de la terrible religion du passé; c'étaient aussi les autels où les victimes humaines étaient immolées à la mémoire des morts.
— Tahiti, disait Pomaré, était la seule île où, même dans les plus anciens temps, les victimes n'étaient pas mangées après le sacrifice; on faisait seulement le simulacre du repas macabre; les yeux enlevés de leurs orbites, étaient mis ensemble sur un plat et servis à la reine, — horrible prérogative de la souveraineté.
(Le Mariage de Loti.)