UNE EXCURSION DANS L'ILE DE TAHITI
Loti a mis dans les pages qui suivent la grande poésie des solitudes polynésiennes; on y sent passer comme le souffle vivifiant du Grand Océan. — Et Tàme de cette petite Rarahu, n'est-elle pas celle de la race maorie tout entière, avec ses grandes mélancolies et sa naïveté d'enfant?
Quelle abondance dans le récit des choses vues! Comme tout cela revit et palpite sous la plume de Loti! Ce charmant écrivain est vraiment un paysagiste inimitable et génial.
Dans l'île de Tahiti, la vie est localisée au bord de la mer, les villages sont tous disséminés le long des plages et le centre est désert.
Les zones intérieures sont inhabitées et couvertes de forêts profondes. Ce sont des régions sauvages coupées par des remparts d'inaccessibles montagnes et où règne un éternel silence. Dans les vallés étrangement encaissées du centre, la nature est sombre et imposante; de grands mornes surplombent les
forêts, et des pics ai jus se dressent dans l'air; on est là comme au pied de cathédrales fantastiques, dont les flèches accrochent les nuages au passage; tous les petits nuages errants que le vent alise promène sur la grande mer sont arrêtés au vol; ils viennent s'amonceler contre les parois de basalte, pour redescendre en rosée, ou retomber en ruisseaux et en cascades . Les pluies , les brumes épaisses ettièdes entretiennent dans les gorges une verdure d'une inaltérable fraîcheur, des mousses inconnues et d'étonnantes fougères.
En sens inverse des cascades du bois de Boulogne et de Hyde-Park, la cascade de Fataoua tombe làbas, en dessous du vieux monde, troublant de son grand bruit monotone cette nature si profondément calme et silencieuse.
A environ mille mètres plus haut que la case abandonnée de Huamahina et Tahaapaïru, en remontant le cours du ruisseau, dans les bois et les rochers, on arrive à cette cascade célèbre en Océanie, que Tiahoui et Rarahu m'avaient autrefois souvent fait visiter.
Nous n'y étions pas revenus depuis notre installation à Papeete, et nous y fîmes, en septembre, une excursion qui marqua dans nos souvenirs.
En passant, Rarahu voulut d'abord revoir la case de ses vieux parents morts; elle entra, en me tenant par la main, sous le chaume déjà efibndré de son ancienne demeure et regarda en silence les objets familiers que le temps et les hommes avaient encore laissés à leur place. Rien n'avait été dérangé dans cette case ouverte, depuis le jour où en était parti
le corps de Tahaapaïru. Les coffres de bois étaient encore là, avec les banquettes grossières, les nattes et la lampe indigène pendue au mur; Rarahu n'avait emporté avec elle que la grosse Bible des deux vieillards.
Nous continuâmes notre route, nous enfonçant dans la vallée par des sentiers touffus et ombreux, vrais sentiers de forêt vierge encaissés dans les rochers.
Au bout d'une heure de marche, nous entendîmes près de nous le bruit sourd et puissant de la chute. Nous arrivâmes au fond de la gorge obscure où le ruisseau de Fataoua, comme une grande gerbe argentée, se précipite de trois cents mètres de haut dans le vide.
Au fond de ce gouffre, c'était un vrai enchantement :
Des végétations extravagantes s'enchevêtraient à l'ombre, ruisselantes, trempées par un déluge perpétuel; le long des parois verticales et noires, s'accrochaient des lianes, des fougères arborescentes, des mousses et des capillaires exquises. L'eau de la cascade, émiettée, pulvérisée par sa chute, arrivait en pluie torrentielle, en masse échevelée et furieuse.
Elle se réunissait ensuite en bouillonnant dans des bassins de roc vif, qu'elle avait mis des siècles à creuser et à polir; et puis se reformait en ruisseau et continuait son chemin sous la verdure.
Une fine poussière d'eau était répandue comme un voile sur toute cette nature; tout en haut apparaissaient le ciel, comme entrevu du fond d'an
TAHITI. 4i3
puits, et la tète des grands mornes à moitié perdus dans des nuages sombres.
Ce qui frappait surtout Rarahu, c'était cette agitation éternelle, au milieu de cette solitude tranquille : un grand bruit, et rien de vivant; — rien que la matière inerte suivant depuis des âges incalculables l'impulsion donnée au commencement du monde.
Nous primes à gauche par des sentiers de chèvre qui montaient en serpentant sur la montagne.
Nous marchions sous une épaisse voûte de feuillage; des arbres séculaires dressaient autour de nous leurs troncs humides, verdàtres, polis comme d'énormes piliers de marbre. — Les lianes s'enroulaient partout, et les fougères arborescentes étendaient leurs larges parasols, découpés comme de fines dentelles. En montant encore, nous trouvâmes des buissons de rosiers, des fouillis de rosiers en fleurs. Les roses du Bengale de toutes les nuances 3'épanouissaient là-haut avec une singulière profusion, et, à terre, dans la mousse, c'étaient des tapis odorants de petites fraises des bois; — -on eût dit des jardins enchantés.
Rarahu n'était jamais allée si loin; elle éprouvait une terreur vague en s'enfonçant dans ces bois. Les paresseuses Tahitiennes ne s'aventurent guère dans l'intérieur de leur île, qui leur est aussi inconnu que les contrées les plus lointaines; c'est à peine si les hommes visitent quelquefois ces solitudes, pour y cueillir des bananes sauvages ou y couper des bois précieux.
C'était si beau cependant qu'elle était ravie. —
Elle s'était fait une couronne de roses, et déchirait gaiement sa robe à toutes les branches du chennin.
Ce qui nous charmait le plus tout le long de la route, c'étaient ces fougères toujours, qui étalaient leurs immenses feuilles avec un luxe de découpure et une fraîcheur de nuances incomparables.
Et nous continuâmes tout le jour à monter, vers des régions solitaires que ne traversait plus aucun pas humain; devant nous s'ouvraient de temps à autre des vallées profondes, des déchirures noires et tourmentées; l'air devenait de plus en plus vif, et nous rencontrions de gros nuages, aux contours nets et accusés, qui semblaient dormir appuyés contre les mornes, les uns au-dessus de nos têtes les autres sous nos pieds.
Le soir, nous étions presque arrivés à la zone centrale de l'île tahitienne : au-dessus de nous se dessinaient dans la transparence de l'air tous les effondrements volcaniques, tous les reliefs des montagnes ; — de formidables arêtes de basalte partaient du cratère central, et s'en allaient en rayonnant mourir sur les plages. Autour de tout cela l'immense océan bleu ; l'horizon monte si haut que par une commune illusion d'optique, toute cette masse d'eau produisait à nos yeux un étrange effet concave. La ligne des mers passait au-dessus des plus hauts sommets; l'Oroena, le géant des montagnes tahitiennes, la dominait seul de sa majestueuse tête sombre. — Tout autour de l'île, une ceinture blanche et vaporeuse se dessinait sur la nappe bleue du Pacifique : l'anneau des récifs, la ligne des éternels brisants de corail.
Tout au loin apparaissaient l'ilot de Toubouaimanou et File de Moorea; sur leurs pics bleuâtres planaient de petits nuages colorés de teintes invraisemblables, qui étaient comme suspendus dans l'immensité sans bornes.
De si haut, nous observions, comme n'appartenant plus à la terre, tous ces aspects grandioses de la nature océanienne. — C'était si admirablement beau que nous restions tous deux en extase et sans rien nous dire, assis l'un près de l'autre sur les pierres,
— Loti, demanda Rarahu après un long silence, quelles sont tes pensées? (E Loti, eaho ta osé manao ite?)
— Beaucoup de choses, répondis-je, que toi tune peux pas comprendre. Je pense, ô ma petite amie, que sur ces mers lointaines sont disséminés des archipels perdus; que ces archipels sont habités par une race mystérieuse bientôt destinée à disparaître, que tu es une enfant de cette race primitive; que tout en haut d'une de ces îles, loin des créatures humaines, dans une complète solitude, moi, enfant du vieux monde, né sur l'autre face de la terre, je suis là auprès de toi, et que je t'aime.
» Vois-tu, Rarahu, à une époque bien reculée, avant que les premiers hommes fussent nés, la main terrible d'Atna fit jaillir de la mer ces montagnes, l'île de Tahiti, aussi brûlante que du fer rougi au feu, s'éleva comme une tempête, au milieu des flammes et de la fumée.
» Les premières pluies qui vinrent rafraîchir la terre après ces épouvantes, tracèrent ce chemin que
le ruisseau de Fatoua suit encore aujourd'hui dans les bois. — Tous ces grands aspects que tu vois sont éternels ; ils seront les mêmes encore dans des centaines de siècles, quand la race des Maoris aura depuis longtemps disparu, et ne sera plus quun souvenir lointain conservé dans les livres du passé.
— Une chose me fait peur, dit-elle, ô Loti, mon aimé (E Loli, ta u hère); comment les premiers Maoris sont-ils venus ici, puisque aujourd'hui même ils n'ont pas de navires assez forts pour communiquer avec les îles situées en dehors de leurs archipels; comment ont-ils pu venir de ce pays si éloigné où, d'après la Bible, fut créé le premier homme? Notre race diffère tellement de la tienne, que j'ai peur, quoi que nous disent les missionnaires, que notre Dieu sauveur ne soit pas venu pour nous et ne nous reconnaisse point.,..
Le soleil, qui allait bientôt se lever sur l'Europe pour une matinée d'automne, s'abaissait rapidement dans notre ciel; il jetait sur ces tableaux gigantesques ses dernières lueurs dorées. — Les gros nuages qui dormaient sous nos pieds dans les gorges de basalte prenaient d'extraordinaires teintes de cuivre; — à l'horizon, l'île de Moorea s'épanouissait comme une braise, avec ses grands pics rougis, — éblouissants de lumière.
Et puis tout cet incendie s'éteignit par la base, et la nuit descendit, rapide et sans crépuscule, et la Croix-du-Sud et toutes les étoiles australes s'allumèrent dans le ciel profond.
— Loti, dit Rarahu, — ton pays, à quelle hauteur faudrait-il monter pour l'apercevoir?...
... Quand l'obscurité fut venue, Rarahu eut peur, cela va sans dire...
Le silence de cette nuit ne ressemblait à rien de connu. Les brisants, bien loin sous mes pieds, ne s'entendaient plus; pas même un léger craquement de branches, pas même un bruissement de feuilles; l'atmosphère était immobile. — On ne peut trouver de silence semblable que dans ces régions désertes, où les oiseaux même n'habitent pas...
Il y avait toujours autour de nous des silhouettes d'arbres et de fougères, tout comme si nous eussions été en bas, dans les bois bien connus de Fataoua; — mais on apercevait par échappées, à la lueur pâle qui tombait des étoiles, la vertigineuse concavité bleuâtre de l'Océan, et l'on était comme en proie au sublime de l'isolement et de l'immensité.
Tahiti est un des rares pays où l'on puisse impunément s'endormir dans les bois, sur un lit de feuilles mortes et de fougères, avec un pareo ' pour couverture. — C'est là ce que nous fimes bientôt tous deux, — après avoir choisi toutefois un lieu découvert, où aucune surprise ne fût à redouter de la part des Toupapahous.
... Encore, ces sombres rôdeurs de la nuit, qui hantent de préférence les lieux où les êtres humains ont vécu, ne montent-ils guère aussi haut, dans les régions presque vierges où nous étions couchés....
Longtemps, je restai en contemplation du ciel.