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Le refil, le camp opposé à celui du but

ils PAGES CHOISIES DE PIERRE I.OTI.

dessus de tant de vallées rembrunies, sont d'un violet lumineux et rose,

Ramuntcho joue comme, de sa vie, il n'avait encore jamais joué; il est à l'un de ces instants où l'on croit se sentir retrempé de force, léger, ne pesant plus rien, et où c'est une pure joie de se mouvoir, de détendre ses bras, de bondir. Mais Arrochkoa faiblit, le vicaire deux ou trois fois s'entrave dans sa soutane noire, et le camp adverse, d'abord distancé, peu à peu se rattrape; alors, en présence de cette partie disputée si vaillamment, les clameurs redoublent et des bérets s'envolent, jetés en l'air par des mains enthousiastes.

Maintenant les points sont égaux de part et d'autre; le crieur annonce trente pour chacun des camps rivaux et il chante ce vieux refrain qui est de tradition immémoriale en pareil cas : « Les paris en avant ! Payez à boire aux juges et aux joueurs ! » C'est le signal d'un instant de repos, pendant qu'on apportera du vin dans l'arène, aux frais de la commune. Les joueurs s'asseyent, et Ramuntcho va prendre place à côté de Gracieuse, qui jette sur ses épaules trempées de sueur la veste dont elle était gardienne. Ensuite, il demande à sa petite amie de vouloir bien desserrer les lanières qui tiennent le gant de bois, d'osier et de cuir à son bras rougi. Et il se repose dans la fierté de son succès, ne rencontrant que des sourires d'accueil sur les visages des filles qu'il regarde. Mais il voit aussi là-bas, au côté opposé du mur des joueurs, du côté de l'obscurité qui s'avance, l'ensemble archaïque des maisons basques, la petite place du village avec ses porches

blanchis à la chaux et ses vieux platanes taillés, puis le clocher massif de l'église, et. plus haut que tout, écrasant tout, la masse abrupte de la Gizune d'où vient tant d'ombre, d'oij descend sur ce village perdu une si hâtive impression de soir...

La partie à présent se continue... D'instant en instant, clac! toujours le coup de fouet des pelotes, leur bruit sec contre le gant qui les lance ou contre le mur qui les reçoit, leur même bruit donnant la notion de toute la force déployée... Clac ! elle fouettera jusqu'à l'heure du crépuscule , la pelote, animée furieusement par des bras puissants et jeunes. Parfois les joueurs, d'un heurt terrible, l'arrêtent au vol, d'un heurt à briser d'autres muscles que les leurs. Le plus souvent, sûrs d'eux-mêmes, ils la laissent tranquillement toucher terre, presque mourir : on dirait qu'ils ne l'attraperont jamais : et clac! elle repart cependant, prise juste à point, grâce à une merveilleuse précision de coup d'œil, et s'en va frapper le mur, toujours avec sa vitesse de boulet... Quand elle s'égare sur les gradins, sur l'amas des bérets de laine et des jolis chignons noués d'un foulard de soie, toutes les têtes alors, tous les corps s'abaissent comme fauchés par le vent de son passage : c'est qu'il ne faut pas la toucher, l'entraver, tant qu'elle est vivante et peut encore être prise; puis, lorsqu'elle est vraiment perdue, morte, quelqu'un des assistants se fait honneur de la ramasser et de la relancer aux joueurs d'un coup habile qui la remette à portée de leurs mains.

Le soir tombe, tombe, les dernières couleurs d'or s'épandent avec une mélancolie sereine sur les plus

hautes cimes du pays basque... Oh! la tristesse des fins de fête, dans les villages très isolés, dés que le soleil s'en va !...

Cependant Ramuntcho de plus en plus est le grand triomphateur. Et les applaudissements, les cris, doublent encore sa hardiesse heureuse ; chaque fois qu'il fait un quinze^ les hommes, debout maintenant sur les vieux granits étages du pourtour, l'acclament avec une méridionale fureur.

Le dernier coup, le soixantième point... Il est pour Ramuntcho et voici la partie gagnée !

Alors, c'est un subit écroulement dans l'arène, de tous les bérets qui garnissaient l'amphitéâtre de pierre; ils se pressent autour des joueurs, qui viennent de s'immobiliser tout à coup dans des attitudes lassées. Et Ramuntcho desserre les courroies de son gant au milieu d'une foule d"expansifs admirateurs; de tous côtés, de braves et rudes mains s'avancent alin de serrer la sienne, ou de frapper amicalement sur son épaule...

Un robuste vieillard, aux épaules carrées, aux mâchoires carrées, au visage imberbe de moine, devant lequel on se range par respect, s'approche aussi : c'est Haramburu, un joueur du temps passé, qui fut célèbre, il y a un demi-siècle, aux Amériques, pour le jeu de rebot, et qui gagna une petite fortune. Ramuntcho rougit de plaisir, en s'entendant complimenter par ce vieil homme dif-

1. 11 serait trop long d'expliquer celte expression : faire un quinze, qui signifie : faire un point. C'est une façon de compter du jeu de rebot, qui s'est conservée dans le jeu de blaid.

ficile. Et là-bas, debout sur les gradins rougeâtres qui achèvent de se vider, parmi les herbes longues et les scabieuses de novembre, sa petite amie qui s'en va, suivie d'un groupe de jeunes filles, se retourne pour lui sourire, pour lui envoyer de la main un gentil adios à la mode espagnole. Il est un jeune dieu, en ce moment, Ramuntcho; on est fier de le connaître, d'être de ses amis, d'aller lui chercher sa veste, de lui parler, de le toucher.

Maintenant, avec les autres pelotaris, il se rend à l'auberge voisine, dans une chambre où sont déposés leurs vêtements de rechange à tous et où des amis soigneux les accompagnent pour essuyer leurs torses trempés de sueur.

Et, l'instant d'après, sa toilette faite, élégant dans une chemise toute blanche, le béret de côté et crânement mis, il sort sur le seuil de la porte, sous les platanes taillés en berceau, pour jouir encore de son succès, voir encore passer des gens, continuer de recueillir des compliments et de§ sourires...

{Ramuntcho.)

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