LES DEBUTS D'OCTAVE FEUILLET
La séance de réception de Pierre Loti à l'Académie fut fort brillante. On ne s'imagine pas l'attrait, cette sorte de fascination qu'exercent certaines réceptions comme celle-ci sur nos élégantes mondaines, et jamais académicien n'eut un auditoire féminin aussi sympathique.
Pierre Loti raconte d'abord les débuts de son prédécesseur dans la carrière littéraire. Rien n'est plus joliment ni plus simplement dit.
... Octave Feuillet est né à Saint-Lô, au printemps de 1821, d'une des plus vieilles familles du pays normand.
Son père, secrétaire général de la préfecture, homme très lettré et distingué, avait joué un grand rôle politique dans la révolution de 1830. Et voici un mot de M. Guizot sur lui : « Feuillet serait ministre, sans ses diables de nerfs ». II était en effet d'une nervosité maladive qui, après avoir brisé sa carrière, attrista sa vie et celle de tous les siens.
Octave Feuillet avait hérité de cette nervosité extrême — qui, un peu aux dépens de son bonheur, lui valut le talent et la gloire.
Enfant, il était une petite sensitive, souffrant vaguement de tout, inquiet de l'inconnu de la vie et attaché étrangement à la vieille maison paternelle.
La mort de sa mère causa un ébranlement terrible à son cœur et à sa santé. Et quand alors on voulut, malgré ses supplications, l'envoyer dans un collège de Paris, il faillit mourir de sa peine.
Il partit cependant, parce que la volonté de son père était chose toujours inflexible. Et une fois làbas, comme il était un enfant consciencieux, il se mit au travail ; mais il pleurait toutes les nuits, et, pendant ses récréations, il écrivait à tous ceux qu'il avait laissés au pays, même aux domestiques, les priant de ne pas l'oublier, leur recommandant les livres, les jouets qu'il leur avait confiés en quittant la chère maison de Saint-Lô. Peu à peu une fièvre lente prit le petit exilé et, pendant la première année, on eut peur, à deux ou trois reprises, de ne pouvoir plus le sauver.
A la longue sa santé se rétablit et il devint le premier élève de sa classe, — ce que je ne cite point comme une indication de génie pour l'avenir, mais ce qui dénotait déjà chez lui le respect excessif du devoir. Aux joyeux départs des vacances il emportait toujours avec lui quantité de couronnes, et, d'année en année , elles s'entassaient , dans le cabinet de son père, passées au bras blanc d'une grande Diane de marbre qui était là — et qui continua de tenir ces gentils lauriers fanés pendant vingt ou trente ans, jusqu'à une époque où la vraie gloire était déjà venue au pauvre petit lycéen d'autrefois.
Octave Feuillet avait été de tout temps destiné par son père à la diplomatie. Mais d'autres projets venaient de germer dans sa tète d'enfant ; en s'en-