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L ACADEMIE FRANÇAISE

tourant de mystère, il s'était mis à écrire, — et un beau jour, vers sa dix-neuvième année, il vint à Saint-Lô déclarer avec crainte sa vocation pour la littérature.

Entre son père et lui, ce fut une scène cruelle; mais tous deux demeurèrent inflexibles. Il s'en retourna donc à Paris, seul, privé de sa pension annuelle, livré à tous les hasards, commeabandonné. Et alors commença pour lui une vie de misère qui dura près de trois ans. On ne se le représente pas bien, lui, l'élégant et' le raffiné, recueilli chez de braves commerçants delà rue Saint- Jacques nommés Bocage, s'asseyant à leur table, — et partageant la chambre du fils de la maison, qui avait été son camarade d'études.... Ici, je me rappelle cette pensée de lui que je trouve charmante : « L'âge auquel on partage tout est généralement l'âge où l'on n'a rien...» Quand par hasard il trouvait moyen de glisser quelque pauvre article dans une revue ou dans un journal, il en apportait religieusement le prix à ses hôtes, les dédommageant ainsi, de son mieux, des petites dépenses que leur causait sa nourriture. — Pour qui l'a connu, cette invraisemblable période de sa vie le fait beaucoup plaindre. Bientôt cependant le grand acteur Bocage — qui était l'oncle de l'ami si hospitalier — s'intéressa aux travaux des deux jeunes gens et leur promit de prendre un rôle dans la première pièce qui sortirait de leur intime collaboration.

Ils en composèrent fiévreusement trois *, qui

i. Echec et Mat, Palma, la Vieillesse de Richelieu.

toutes virent le jour et le succès. Les noms de Bocage et de Feuillet furent donc applaudis ensemble, et, du fond de sa province, le vieux père, qui n'avait pas cessé de regarder de loin, se sentit fier; il tendit enfin les bras au lils répudié — et lui rouvrit sa bourse.

Octave Feuillet entrait ainsi dans la période la plus indépendante et la plus heureuse de sa vie de jeune homme. Libre, installé à sa guise, dans ce Paris qu'il adorait, il écrivit une série de choses déjà très belles, — bien qu'inférieures encore aux chefs-d'œuvre de plus tard. La célébrité lui venait de jour en jour plus incontestée, et vraiment l'avenir devait lui paraître souriant et clair, quand une lettre de Saint-Lô vint de nouveau tout assombrir.

Son père, devenu infirme, perclus, et plongé

dans la plus noire hypocondrie, lui écrivait pour

^se plaindre désespérément de sa solitude et pour le

supplier de l'aider à finir ses jours d'une façon

moins lugubre, en venant se fixer auprès de lui.

Pour Octave Feuillet, c'était une terrible et mortelle chose, ce sacrifice qu'on lui demandait là. — Il y consentit cependant avec soumission et respect. 11 quitta sa vie mondaine, son cher Paris, et vint s'ensevelir pour des années dans ce coin perdu de la Normandie, dans cette maison à la Balzac où le vieillard infirme régnait en maître.

C'était un très ancien hôtel, situé entre cour et jardin pour plus de tristesse, avec un vestibule voûté et un escalier monumental. Des portraits d'ancêtres à lourdes perruques ornaient les murailles.

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Les salons, remplis de beaux meubles et de beaux bronzes, avaient un aspect grandiose ; mais le maître ne permettait pas qu'on les habitât. Depuis la mort de madame Feuillet mère, il y avait même défense de les ouvrir et tout y sentait l'humidité, la moisissure et l'abandon.

Le frère de M. Feuillet, officier retraité, vieux comme lui et infirme comme lui, vivait dans ce même sombre hôtel; ce frère avait fait toutes les grandes guerres de l'Empire et il en conservait des souvenirs irrités ou amers. C'était une sorte d'hôte mystérieux qu'on ne voyait qu'à certains repas; il apparaissait alors, sanglé militairement dans une robe de chambre, traînant avec peine ses jambes raidies, — et se plaignant de tout, de ses douleurs, de son neveu et de la cuisinière.

Dans ce milieu lugubre. Octave Feuillet s'était attaché à la seule figure jeune du logis, celle d'un ancêtre qui gardait ses yeux de vingt ans dans des cadres accrochés au mur : un poète du xvfi« siècle, favori d'une princesse de Conti, qui avait laissé dans la famille un recueil de mélancoliques poésies délicieuses à lire aux veillées....

Ce retour d'Octave Feuillet à Saint-Lô eut lieu en 1850. Au printemps de l'année suivante, il épousa mademoiselle Valérie Feuillet, sa cousine, qui vint habiter avec lui dans le vieil hôtel familial.

Les salons ne se rouvrirent point pour elle. Aucun rayon de soleil ne pénétra pour lui faire fête dans les appartements humides et obscurs. Pour que rien ne fût dérangé, le triste vieillard pria même les jeunes mariés de se reléguer dans un

petit appartement voisin du pavillon qu'il habitait lui-même. Et c'est là qu'ils vécurent près de huit années. Des treilles, qu'il ne fallait pas couper, de ces tristes vignes sans raisins des pays du Nord, masquaient presque entièrement leurs fenêtres. Entre les branches, ils apercevaient le jardin, aussi abandonné que la maison, avec ses statues couvertes de mousse qui verdissaient à l'ombre, et dont l'une — un petit faune — riait gaiement en jouant de la flûte. — Plus d'une fois, pendant ces huit années de réclusion, les deux jeunes gens, attristés davantage par ce rire du petit Faune, se sont demandé comment il pouvait faire si joyeuse figure à si funèbre lieu.

Et c'est là qu'Octave Feuillet composa le premier de ses livres à grand succès : le Roman d'un jeune homme pauvre, et ces autres, ensuite, que je trouve incomparablement plus beaux : Dalila, la Peiile comtesse et le Village.

Il avait pourtant, dans sa prison de province, des heures de découragement infini, où il lui semblait que son esprit s'enveloppait d'ombre grise, — et alors il pleurait, la tête dans ses mains, disant avec cette sincérité de désespoir que les vrais Sjrands sont seuls à connaître : « C'est fini de mon talent, tout s'en va, je ne vois plus rien ; encore quelques mois d'une vie pareille, et tout sera éteint pour jamais. » Sa jeune femme et sa belle-mère, toutes deux exquises, le réconfortaient doucement: leur affection l'aidait à vivre. Il avait aussi en leur jugement une confiance extrême et les consultait toujours sur ses œuvres avant de les livrer au public.

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Les soirs où il leur lisait le nouveau roman terminé étaient des soirs de fête, dans le vieil hôtel sombre, — mais de fête mystérieuse, très drôlement clandestine. C'est qu'il lisait avec la fougue d'un acteur jouant sur la scène, et alors il fallait veiller à ce que les éclats de sa voix ne parvinssent pas jusqu'à son père qu'ils auraient troublé. Il allait donc, en compagnie des deux femmes intelligentes et charmantes, s'enfermer dans une vieille office, située très loin de l'appartement du malade et dont la porte avait été, par surcroît de précaution, masquée d'un paravent.... On ne se représente pas bien ces beaux romans d'élégance, ces fins et fiers dialogues entre marquises et duchesses, lus délicieusement par lui, derrière une cuisine, dans cette cachette comique.

Ensuite venait le jugement de son père, qu'il fallait affronter en dernier ressort. Le vieillard, ennemi du bruit, lisait lui-même, seul dans sa chambre. Et pendant que durait cette lecture, Octave Feuillet vivait dans les plus cruelles angoisses. Il marchait à travers la maison, attendait fiévreusement le coup de sonnette qui l'appelerait auprès du lit du malade, pour y écouter une appréciation toujours sévère et jamais discutable.

Il y eut, entre autres, un manuscrit duquel le vieillard se montra si mécontent, qu'Octave Feuillet faillit le déchirer; les supplications des deux femmes clairvoyantes qui, la veille, avaient entendu lire cette OC! ivre, réussirent à grand'peine à la sauver.... Et c'était le Village, le délicieux Village, petit drame d'une soirée qui se joue entre trois vieillards et

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qu'on ne peut lire sans que des larmes viennent, une des choses de lui qui resteront éternellement fraîches et ravissantes....

Avec les années, l'habitude aidant, il se faisait mieux à son exil. Et puis deux petits garçons lui avaient été donnés, qui peu à peu devenaient des petits êtres pensants — et qu'il adorait. — De plus en plus donc il se résignait, bercé par mille petites choses douces, quand, un beau jour, il reçut une visite imprévue qui, dans la monotonie de sa vie, prit les proportions d'un événement : à la grille du vieil hôtel, on vit sonner deux voyageurs inconnus, dont l'un était M. de Beaufort, alors directeur du Vaudeville, et l'autre l'acteur Lafontaine, — tous deux venus de Paris pour lui demander de leur faire, avec Balila, une pièce de théâtre!...

Ce fut accepté avec joie, avec enthousiasme. Il se mit à l'œuvre sur-le-champ, et Lafontaine, singulièrement épris du rôle qui se créait sous ses yeux, l'apprenait à mesure, en disait avec passion, devant le petit cénacle intime, les scènes à peine terminées, à peine écrites. En quelques jours la pièce fut finie, et Octave Feuillet, qui avait été le modèle de toutes les soumissions filiales, se décida, par culte pour sa carrière; à faire une chose inouïe, presque un coup d'État : persuadé par les deux visiteurs bouleversants, il consentit à partir avec eux pour Paris afin de surveiller lui-même la répétition de son œuvre. Et, chose plus étonnante encore, son père, qui depuis longtemps ne pouvait plus le perdre de vue pendant une heure, finit, après une scène pénible, par accorder son pardon.

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Octave Feuillet se mit donc en route avec un bonheur d'écolier en vacances. Par crainte du chemin de fer, qui fatiguait ses nerfs surexcités, et surtout par fantaisie d'élégant attaché aux choses d'autrefois, il était parti en chaise de poste, avec ses deux compagnons, couchant dans les auberges, de village en village, ayant des aventures et faisant des rencontres à la Topffer. De chaque étape, il écrivait à sa femme des lettres pleines d'un entrain d'enfant : ce Je m'amuse tant! disait-il... Je monte gaîment toutes les côtes à pied, et Lafontaine me suit en chantant des chansons. On dirait que nous allons à la victoire. Si la victoire est une chute, tant pis, nous aurons eu au moins de bons moments en route ! »

Ce fut une victoire, en effet, que cette représentation de Dalila, un inoubliable triomphe.

Et,quelquesjoursaprès,au beau mois de juin 1857, Octave Feuillet revint au vieux Saint-Lô, réconcilié avec la vie, rajeuni, la tête pleine de projets.

L'année suivante, il retournait à Paris et faisait jouer, sur la même scène, avec un succès égal, le Roman d'un jeune homme pauvre.

Mais sa rentrée au foyer eut lieu cette fois dans les larmes; — en plein triomphe, il avait été rappelé par une dépêche lui annonçant la mort de son père; — de ce père si redouté, et si aimé pourtant, qui avait toujours jeté sur sa vie une ombre oppressante.

Dans le premier moment, il ne songea même pas à l'immense liberté qui commençait pour lui; il pleura son père, pleura comme un petit enfant.

Puis, peu à peu, quand l'inévitable apaisement

se fit, il se rappela qu'il était libre. Alors il sentit de nouveau l'attirance du boulevard; il lui sembla, comme à tant d'autres, qu'il fallait venir habiter là pour être vraiment quelqu'un. Ce surchaufTage de Paris, qui est capable, il est vrai, de faire éclore, chez des gens quelconques, des demi -talents très acceptables, — ou, pour mieux dire, de surprenantes habiletés, — n'est cependant pas de nécessité absolue pour ceux qui ont quelque charmant rêve à traduire, quelque plainte d'âme à communiquer à leurs frères, — ou seulement un cri sincère à jeter. Et, lui en particulier, n'en avait certes pas besoin. — Mais il s'imagina le contraire, et, comme il sacrifiait tout à sa carrière dévorante, il fit une chose qui ne lui ressemblait pas, une chose étrange qui bientôt lui causa les plus amers regrets : lui, qui avait écrit le Village, il vendit, pour aller habiter Paris, la vieille maison paternelle!...

Un triste matin, il fallut donc se mettre en route. Ils partirent, madame Feuillet et lui, emmenant leurs enfants, leurs Dieux Lares, emportant mille choses qui devaient, là-bas, rappeler un peu le logis héréditaire abandonné pour toujours.

La même chaise de poste, qui avait servi pour les joyeux voyages de Dalila et du Jeune homme pauvre, avait été commandée pour ce grand départ du pays, qui ressemblait à une fuite en exil. En passant sous le vieux porche de la cour pour la dernière fois, Octave Feuillet sentit son cœur s'effondrer; la tète dans ses mains, il pleura amère-

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ment, — tandis que son fils aîné, qui avait déjà une petite âme vibrante et souffrante, envoyait, par la portière, des baisers à la chère maison, et suppliait, à travers ses sanglots, qu'on lui promît de revenir. . . . {Discours de réception à V Académie française.)

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