CHAPITRE VI
Dans le progrès eu la stagnation, les peuples soatindépeadants des
lieux qu'ils habitent
... Je veux dire que ce n'est pas le lieu qui fait la valeur delà nation, qui jamais Ta fait, qui la fera jamais : au contraire c'est la nation qui donne, a donné et donnera au territoire sa valeur économique, morale et polique.
Afin d'être aussi clair que possible, j'ajouterai cependant que ma pensée n'est pas de nier Timportance de
la situation pour certaines villes, soit entrepôts, soit ports de mer, soit capitales. Les observations que Ton a faites, au sujet de Constantinople et d'Alexandrie notamment, sont incontestables. Il est certain qu'il existe sur le g-lobe différents points qu'on peut appeler les clefs du monde, et ainsi Ton conçoit que, dans le cas du percement de risthme de Panama, la puissance qui posséderait la ville encore à construire sur ce canal hypothétique aurait un grand rôle à jouer dans les affaires de l'univers. Mais ce rôle, une nation le joue bien, le joue mal, ou même ne le joue pas du tout, suivant ce qu'elle vaut. Agrandissez Ghagres, et faites que les deux mers s'unissent sous ses murs ; puis soyez libre de peupler la ville d'une colonie à votre gré : le choix auquel vous vous arrêterez déterminera l'avenir de la cité nouvelle. Que la race soit vraiment digne de la haute fortune à laquelle elle aura été appelée, si l'emplacement de Ghagres n'est pas précisément le plus propre à développer tous les avantages de l'union des deux Océans, cette population le quittera et ira ailleurs déployer en toute liberté les splendeurs de son sort.
GHAPITRE VII
Le christianisme ne crée paâ et ne transforme pas l'aptitude civilisatrice
Le christianisme est civilisateur en tant qu'il rend l'homme plus réfléchi et plus doux ; toutefois il ne l'est qu'indirectement, car cette douceur et ce développement de rintelligence, il n'a pas pour but de les appliquer aux
ESSAI SUI\ l'inégalité DES RAGES HUMAINES 77
choses périssables, et partout on le voit se contenter de Tétat social où il trouve ses néophytes, quelque imparfait que soit cet état. Pourvu qu'il en puisse élaguer ce qui nuit à la santé de Tâme, le reste ne lui importe en rien. 11 laisse les Chinois avec leurs robes, les Esquimaux avec leurs fourrures, les premiers mang-eant du riz, les seconds du lard de baleine, absolument comme il les a trouvés, et il n'attache aucune importance à ce qu'ils adoptent un autre genre d'existence. Si l'état de ces gens comporte une amélioration conséquente à lui-même, le christianisme tendra certainement à l'amener ; mais il ne changera pas du tout au tout les habitudes qu'il aura d'abord rencontrées et ne forcera pas le passage d'une civilisation à une autre, car il n'en a adopté aucune ; il se sert de toutes, et est au-dessus de toutes. Les faits et les preuves abondent : je vais en parler; mais, auparavant, qu'il me soit permis de le confesser, je n'ai jamais compris cette doctrine toute moderne qui consiste à identifier tellement la loi du Christ avec les intérêts de ce monde qu'on en fasse sortir un prétendu ordre de choses appelé la civilisation chrétienne.
Il y a indubitablement une civilisation pa'fenne, une civilisation brahmanique, bouddhique, judaïque. Il a existé, il existe des sociétés dont la religion est la base, a donné la forme,composé les lois,régléles devoirs civils, marqué les limites, indiqué les hostilités; des sociétés qui ne subsistent que sur les prescriptions plus ou moins larges d'une formule théocratique, et qu'on ne peut imaginer vivantes sans leur foi et leurs rites, comme les rites et la foi ne sont pas possibles non plus sans le peuple qu'ils ont formé. Toute l'antiquité a plus ou moins vécu
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sur cette règ'le. La tolérance légale, invention de la politique romaine, et le vaste système d'assimilation et de fusion des cultes, œuvre d'une théologie de décadence, furent, pour le pag'anisme, les fruits des époques dernières. Mais, tant qu'il fut jeune et fort, autant de villes, autant de Jupiters, de Mercures, de Vénus différents, et Je dieu, jaloux, bien autrement que celui des Juifs et plus exclusif encore, ne reconnaissait, dans ce monde et dans l'autre, que ses concitoyens. Ainsi chaque civilisation de ce genre se forme et grandit sous Tég'ide d'une divinité, d'une relig"ion particulière. Le culte et TEtat s'y sont unis d'une façon si étroite et si inséparable qu'il se trouvent également responsables du mal et du bien. Que l'on reconnaisse donc à Garthag'e les traces politiques du culte de l'Hercule tyrien, je crois qu'avec vérité l'on pourra confondre l'action de la doctrine prêchée par les prêtres avec la politique des suffètes et la direction du développement social. Je ne doute pas non plus que l'Anubis à tête de chien, l'Isis Neith et les Ibis n'aient appris aux hommes de la vallée du Nil tout ce qu'ils ont su et pratiqué ; mais la plus grande nouveauté que le christianisme ait apportée dans le monde, c'est précisément d'agir d'une manière tout opposée aux relig^ions précédentes. Elles avaient leurs peuples, il n'eut pas le sien : il ne choisit personne, il s'adressa à tout lemonde,et non seulement aux riches comme aux pauvres, mais tout d'abord il reçut de l'Esprit-Saint la lang'ue de chacun, afin de parler à chacun l'idiome de son pays et d'annoncer la foi avec les idées et au moyen des images les plus compréhensibles pour chaque nation . Il ne venait pas chang-er l'extérieur de l'homme, le monde matériel, il