CHAPITRE III
Capacité des races germaniques natives
Les nations arianes d'Europe et d'Asie, prises dans leur totalité, observées dans leurs qualités communes et typiques, nous ont également étonnés par cette attitude impérieuse et dominatrice qu'elles exercèrent constamment sur les autres peuples, même sur les peuples métis et blancs au milieu desquels ou auprès desquels elles vécurent. A ce seul aspect, il est déjà difficile de ne p^s leur reconnaître à l'égard du reste de l'espèce humaine une suprématie réelle ; car en pareilles matières ce qui semble existe nécessairement. Il ne faudrait cependant pas prendre le change sur la nature de cette suprématie et la chercher ou prétendre la trouver dans les faits qui ne lui appartiendraient pas. Il ne faut pas davantage la croire obscurcie et mise en question par certains détails qui choquent les préventions vulgaires sur ridée généralement admise de supériorité. Celle des Arians ne réside pas dans un développement exception-
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nel et constant des qualités morales; elle existe dans une plus grande provision des principes d'où ces qualités découlent.
Il ne faut jamais oublier que, lorsqu'on étudie Thisroire des sociétés, il ne s'agit, en aucune façon, de la moralité en elle-même. Ce n'est ni par des vices ni par des vertus que des civilisations se distinguent les unes des autres. Ce qui fait essentiellement leur physionomie, ce sont les capacités qu'elles possèdent et développent.
L'homme est l'animal méchant par excellence. Ses besoins plus multipliés le harcèlent de plus d'aiguillons. Dans son espèce, il a d'autant plus de besoins, partant de souffrances, partant d'excitations au mal, qu'il est plus intelligent. Il semblerait donc naturel que ses mauvais instincts augmentassent en raison directe de la nécessité de briser plus d'obstacles pour arriver à un état de satisfaction. Mais, par un heureux retour, il n'en est pas ainsi. La raison, plus perfectionnée en même temps qu'elle vise plus haut et est plus exigeante, éclaire la créature qu'elle conduit sur les inconvénients matériels d'un abandon trop absolu à toutes les suggestions de rintérêt. Lareligion, même imparfaite, que cet être conçoit toujours d'une façon quelque peu élevée, lui interdit de céder en toute occasion à ses penchants destructeurs.
C'est ainsi que l'Arian est toujours sinon le meilleur des hommes au point de vue de la pratique morale, du moins le plus éclairé sur la valeur intrinsèque en ce g-enre des actes, qu'il commet. Ses idées dogmatiques sont toujours en cette matière les plus développées et les plus complètes, bien que dépendant étroitement de l'état de sa fortune. Tant qu'il est le jouet d'une situation trop
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précaire, son corps reste cuirassé et son cœur de même ; dur envers sa propre personne, rien de moins étonnant qu'il soit impitoyable pour autrui, et c'est dans cette donnée inflexible qu'il pratique cette injustice dont Hérodote vantait Tintég-rité chez le Scythe belliqueux. Le mérite consiste ici dans la loyauté avec laquelle est acceptée une loi d'ailleurs si féroce peut-être, et qui ne s'adoucit que dans la proportion où l'atmosphère sociale ambiante réussit elle-même à se tempérer.
L'Arian est donc supérieur aux autres hommes, principalement dans la mesure de son intelligence et de son énerg-ie ; et c'est par ces deux facultés que, lorsqu'il parvient k vaincre ses passions et ses besoins matériels, il lui est ég-alement donné d'arriver à une moralité infiniment plus haute, bien que, dans le cours ordinaire des choses, on puisse relever chez lui tout autant d'actes répréhensibles que chez les individus des deux autres espèces inférieures.
Cet Arian se présente maintenant à notre observation dans le rameau occidental de sa famille, et là il nous apparaît aussi vig-oureusementbâti, aussi beau d'aspect, aussi belliqueux de cœur, que nous Tavons admiré jadis dans rinde et dans la Perse, comme dans FHellade homérique. Une des premières considérations auxquelles Taspect du monde germanique donne lieu, c'est encore celle-ci, que l'homme y est tout et la nation peu de chose. On y aperçoit l'individu avant de voir la masse associée, circonstance fondamentale, qui excitera d'autant plus l'intérêt qu'on prendra plus de soin de la comparer avec le spectacle offert par les agrégations de métis sémitiques, helléniques, romains, kymris et slaves. Là on ne voit
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presque que les multitudes ; rhomme ne compte pour rien, et il s'efiFace d'autant plus que, le mélang-e ethnique auquel il appartient étant plus compliqué, la confusion est devenue plus considérable.
Ainsi placé sur une sorte de piédestal, et se dég-ag-eant du fond sur lequel il agit, TArian Germain est une créature puissante, qui attire d'abord Texamen sur lui-même avant de permettre de le porter sur le milieu qui Tentoure. Tout ce que cette homme croit, tout ce qu'il dit, tout ce qu'il fait, acquiert de la sorte une importance majeure.
Le Germain constitua sa propriété foncière d'une manière toute conforme à ses fiers instincts. Deux modes de propriété étaient chez lui en usag-e. .
Le plus ancien incontestablement est celui dont il avait apporté l'idée constitutive de la haute Asie, c'était Vodel{i), Ce mot emporte avec lui les mêmes idées de noblesse et de possession si intimement combinées que l'on est fort embarrassé de découvrir 'si l'homme était propriétaire parce qu'il était noble ou l'inverse (2). Mais il est peu douteux que l'org-anisation primordiale,
(i) Ce mot est un des plus anciens qui se puissent trouyer, et la notion qu'il représente est vieille comme lui. C'est Vœdes latin. — Voir, pour les différentes formes et significations dans les langues jorothiques, Dieffenbach, Vergleichendes Wœrterbach der gothischcn Sprache, t. I, p. 56.
{•j) Chez les Aoglo-Saxons, il arriva même que la perle de Todel entraînait celle des droits politiques, et par conséquent de la qualité d'homme libre. (Kemble,t. 1, pp. 70-71 et seqq.) On peut voir, du reste, avec toute raison, dans cette union étroite de la qualité légale d'Arian avec celle de propriétaire, à quel point les instincts de la race étaient éloignée des dispositions a la vie nomade.
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ne reconnaissant pour homme véritable que TArian, ne voyait aussi de propriété régulière et légale qu'entre ses mains et n'imaginait pas d'Arian privé de cet avantage.
L'odel appartenait sans restriction aucune à son maître. Ni la communauté ni le magistrat n'avaient qualité pour exercer sur cette sorte de possession la revendication la plus légère, le droit le plus minime. L'odel était absolument libre de toute charge ; il ne payait pas d'impôts. Il constituait une véritable souveraineté, souveraineté inconnue aujourd'hui, où la nue propriété, l'usufruit et le haut domaine se confondaient absolument. Le sacerdoce en était inséparable, et inséparable aussi la juridiction à tous ses degrés, au civil comme au criminel. L'Arian Germain siégeait à son foyer, disposait à son gré de la terre allodiale et de tout ce qui l'habitait. Femmes, enfants, serviteurs, esclaves ne reconnaissaient que lui, ne vivaient que par lui, ne rendaient compte qu'à lui seul, qui ne rendait compte à personne. Soit qu'il eût construit sa demeure et mis ses champs en culture sur un terrain désert, soit que ses propres forces lui eussent suffi pour en dépouiller le Finnois, le Slave, le Celte ou le Jotun, tous gens placés nativement hors la loi, ses prérogatives ne rencontraient pas de limites.
Il n'en était pas tout à fait de même lorsque, en société avec d'autres Arians, agissant sous la direction commune d'un chef de guerre, il se trouvait être participant à la conquête d'un territoire dont une portion, grande ou petite, lui avait été adjugée. Cette autre situation créait un autre système de tenure tout différent, et, comme elle se réalisa presque seule quand furent venues les grandes migrations sur le continent d'Europe, on y doit
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chercher le gcerme véritable des principales institutions politiques de la race germanique. Mais pour pouvoir exposer clairement ce que c'était que cette forme de propriété et les conséquences qu'elle entraînait, il faut faire connaître auparavant les rapports de l'homme arian avec sa nation.
En tant qu'il était chef de familleet possesseur d'un odel, ces rapports se réduisaient à fort peu de chose. D'accord avec les autres guerriers pour conserver la paix publique, il élisait un magistrat, que les Scandinaves nommaient droitinn, et que d'autres peuples sortis de leur sang appelèrent groff. Choisi dans les races les plus anciennes et les plus nobles, dans celles qui pouvaient réclamer une origine divine, ce pendant exact du viçampati hindou exerçait une autorité des plus restreintes, sinon des plus précaires. Son action légale ressemblait fort à celle des chefs chez les Mèdes avant l'époque d'Astyages, ou à celle des rois hellènes dans les temps homériques. Sous l'empire de cette règle facile, chaque Arian, au sein de son odel, n'était guère plus lié à son voisin de môme nation que ne le sont entre eux les différents États formant un gouvernement fédératif .
Une telle organisation, admissible en présence de populations numériquement faibles ou complètement subjuguées par la conscience de leur infériorité, n'était nullement compatible avec l'état de guerre, ni même avec l'état de conquête au milieu de masses résistantes. L'Arian, qui, dans son humeur aventureuse, vivant principalement dans l'une ou l'autre de ces situations difficiles, avait trop de bon sens pratique pour ne pas apercevoir le remède du mal et chercher les moyens d'en
concilier Tapplicatioii avec les idées d^ndépendance personnelle qui, avant tout, lui tenaient à cœur. Il imagina donc qu'au moment d'entrer en campagne des rapports tout particuliers, tout spéciaux, complètement étrangers à l'organisation régulière du corps politique, devaient intervenir entre le chef et les soldats; voici comment le nouvel ordre de choses se fondait :
Un guerrier connu se présentait à l'assemblée générale, et se proposait lui-même pour commander l'expédition projetée. Quelquefois, surtout dans les cas d'agression, il en ouvrait même la première idée. En d'autres circonstances, il ne faisait que soumettre un plan qui lui était propre et qu'il appliquait à la situation. Ce candidat au commandement prenait soin d'appuyer ses prétentions sur ses exploits antérieurs, et de faire valoir son habileté éprouvée ; mais, sur toutes choses, le moyen de séduction qu'il pouvait employer avec le plus de bonheur et qui lui assurait la préférence sur ses concurrents, c'était l'offre et la garantie, pour tous ceux qui viendraient combattre sous ses ordres, de leur assurer des avantages individuels dignes de tenter leur courage et leur convoitise. Il s'établissait ainsi un débat et une surenchère entre les candidats et les guerriers. Ce n'était que par conviction ou par séduction que ceux-ci pouvaient être amenés à s'engager avec l'entrepreneur d'exploits, de gloire et de butin.
On conçoit que beaucoup d'éloquence et un passé quelque peu digne d'estime étaient absolument nécessaires à ceux qui voulaient commander. On ne leur demandait pas, comme aux drottinns, comme aux graffs, la grandeur de la naissance; mais ce qu'il leur fallait
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indispensablement, c'était du talent militaire, et plus encore une libéralité sans bornes envers le soldat. Sans quoi il n'y aurait eu à suivre leur drapeau que des dangers, sans espérance de victoire ni de rémunération.
Mais une fois que l'Arian s'était laissé persuader que l'homme qui le sollicitait avait bien toutes les qualités requises, et qu'après avoir fait ses conditions il s'était engagé avec lui, aussitôt un état tout nouveau intervenait entre eux (i). L'Arian libre, l'Arian souverain absolu de son odel, abdiquant pour un temps donné l'usage de la plupart de ses prérogatives, devenait, sauf le respect des engagements réciproques, l'homme de son chef, dont l'autorité pouvait aller jusqu'à disposer de sa vie, s'il manquait aux devoirs qu'il avait contractés.
L'expédition commençait ; elle était heureuse. En principe, le butin appartenait tout entier au chef, mais avec l'obligation stricte et rigoureuse de le partager avec ses compagnons, non pas seulement dans la mesure des promesses échangées, mais, comme je viens de le dire, avec une prodigalité extrême. Manquer à cette loi eût été aussi dangereux qu'impolitique. Les chants Scandinaves appellent avec intention le chef de guerre illustre « l'ennemi de l'or », parce qu'il n'en doit pas garder ; « rhôte des héros », parce qu'il doit mettre son orgueil à les loger dans sa demeure, à les réunir à sa table, à leur prodiguer les longs banquets, les amusements de toute espèce et les riches présents. Ce sont là les moyens,
(i) Le droit de l'homme libre de choisir son chef se conserva très longtemps dans les lois anglo-saxonnes. CVest ce que les commentateurs du Domesday-Book appellent Commendatio. (Palsgrave, Riae and Progress o/ihê English Gommonwealth^ !• I> P» '5.)
et les seuls, de conserver leur amitié, de s'assurer leur appui, et, partant, de maintenir sa renommée avec sa puissance. Un chef avare et égoïste est aussitôt abandonné de tout le monde, et il rentre dans le néant (i).
Je viens de montrer là quel emploi le général vainqueur pouvait faire du butin mobilier, de l'argent, des armes, des chevaux, des esclaves. Mais lorsque, avec ces avantages, il y avait encore prise de possession d'une contrée, le principe des générosités recevait nécessairement des applications différentes. En effet, le pays conquis prenait le nom de rik, c'est-à-dire pays gouverné absolument, pays soumis ; titre que les territoires vraiment arians, les pays à odels, se faisaient un point d'honneur de repousser, se considérant comme essentiellement libres (2). Dans le rik, les populations vaincues étaient entièrement placées sous la main du chef de guerre (3\ qui se parait de la qualification de konungr^ titre militaire, gage d'une autorité qui n'appartenait ni au drottinn ni au graff*, et dont les souverains de l'extrême Nord n'osèrent s'emparer que très tard, car ils gouvernaient des provinces qui, n'ayant pas été acquises par le glaive à leur couronne, ne leur donnaient pas le droit de le prendre.
(i) 11 y a simililude parfaite entre les vertus que l'on exigeait d'un chef de guerre et l'idéal du chef de famille arian-hindou, comme le décrit le Ramayana : « Capi di faraiglia que vissero casti colle lor w coosorti, coloro che donarono con larghezze vacche, oro, alimien- « ti, e terre, quelii che diedero altrui sicuranza e coloro che furon « veridici. » (Gorresio, t. VI, p. 894.) ,
(a) La Norwège n'a jamais porté le titre de rik^ ni l'Islande non plus^ tandis qu'il y avait eu le Gardarike et que toutes les conquêtes germaniques dans le reste de l'Europe portèrent cettedénominalion.
(3) Savigny. D, Rœin, Hecht im MiUelalter, 1. 1, p. 229.
Le konungr donc, le kônig allemand, le king ang-losaxon, le roi, pour tout dire (i), dans son obligation étroite de faire participer ses hommes à tous les avantages qu'il recueillait lui-môme, leur concédait des biensfonds. Mais comme les guerriers ne pouvaient emporter avec eux ce genre de présents, ils n'en jouissaient qu'aussi longtemps qu'ils restaient fidèles à leur conducteur, et cette situation comportait pour leur qualité de propriétaires toute une série de devoirs étrangers à la constitution de Todel.
Le domaine ainsi possédé à condition s'appelait feod. Il ofiFrait plus d'avantages que la première forme de tenure pour le développement de la puissance germanique, parce qu'il contraignait Thumeur indépendante de TArian à abandonner au pouvoir dirigeant une autorité plus grande. Il préparait ainsi Tavènement d'institutions propres à mettre en accord les droits du citoyen et ceux de l'Etat, sans détruire les uns au profit exclusif des autres. Les peuples sémitisés du midi n'avaient jamais eu la moindre idée d'une telle combinaison, puisqu'il était de règle chez eux que l'Etat devait absorber tous les droits.
Possesseur d'un odel, ou jouissant d'un féod, l'Arian
(1) Il ne faut cependant pas perdre de vue que ce roi n'avait nullement la physionomie du roi celtique ou italiote, bien qu'il ressemblât un peu mieux au ^xoiXeuç macédonien des époques antérieures à Alexandre. Un roi, dans 'e poème de Boewulf, s'appelle : folces hyrde, pasteur du peuple^ comme dans Tlliade (Kemble, The anglo-saxon Poem of Beowulf^ v. i2i3 p. 44^- — Le Iheodr gothique et l'anglo-saxon theoden signifieot de même celui qui mène le peuple. Ce sont autant de titres militaires, plutôt qu'administratifs.
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Germain se montre à nous également étranger au sens municipal du Slave, du Celte et du Romain. La haute idée de sa valeur personnelle, le goût d'isolement qui en est la suite, dominent absolument sa pensée et inspirent ses institutions. L'esprit d'association ne saurait donc lui être familier. Il sait y échapper jusque dans la vie militaire ; car chez lui cette organisation n'est que l'effet d'un contrat passé entre chaque soldat et le général, abstraction faite des autres membres de l'armée. Très avare de ses droits et de ses prérogatives, il n'en fait ^amais l'abandon, non pas même de la moindre parcelle; et s'il consent à en restreindre, à en suspendre l'usage, c'est qu'il trouve dans cette concession temporaire un avantage direct, actuel et bien évident. Il a les yeux grands ouverts sur ses intérêts. Enfin, perpétuellement préoccupé de sa personnalité et de ce qui s'y rapporte d'une favjOn directe, il n'est pas matériellement patriote, et n'éprouve pas la passion du ciel, du sol, du lieu où il est né. Il s'attache aux êtres qu'il a toujours connus, et le fait avec amour et fidélité ; mais aux choses, point, et il change de province et de climat sans difficulté. C'est là une des clefs du caractère chevaleresque au moyen Age et le motif de l'indifférence avec laquelle l'Anglo-Saxon d'Amérique, tout en aimant son pays, quitte aisément sa contrée natale, et, de même, vend ou échange le terrain qu'il a reçu de son père .
Indifférent pour le génie des lieux, l'Arian Germain l'est aussi pour les nationalités, et ne leur porte d'amour ou de haine que suivant les rapports que ces milieux inévitables entretiennent avec sa propre personne. Il considère de prime abord tous les étrangers, fussent-ils de
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son peuple, sous un jour à peu près égal, et, la supériorité qu'il s'arroge mise à part, une certaine partialité pour ses congénères également exceptée, il est assez libre de préjugés natifs contre ceux qui l'abordent, de quelque contrée éloignée qu'ils puissent venir ; de telle sorte que, s'il leur est donné de faire éclater à ses yeux des mérites réels, il ne refusera pas d'en reconnaître les bienfaits. De là vient que, dans la pratique, il accorda de très bonne heure aux Kymris et aux Slaves qui l'entouraient une estime proportionnée à ce qu'ils pouvaient lui montrer de vertus guerrières ou de talents domestiques. Dès les premiers jours de ses conquêtes, l'Arian mena à la guerre les serviteurs de son odel, et encore plus volontiers les hommes de son féod. Tandis qu'il était, lui, le compagnon gagé du chef de guerre, cette suite de rang inférieur combattait sous sa conduite et prenait part à tous ses profits. Il lui permit de recueillir de l'honneur, et reconnut cet honneur noblement quand il fut bien acquis; il avoua l'illustration là où elle se trouva ; il fît mieux : il laissa son vaincu devenir riche, et l'achemina ainsi, pour toutes ces causes, à un résultat qui ne pouvait manquer d'arriver et qui arriva, que ce vaincu devint avec le temps son égal. Dès avant les invasions du v^ siècle, ces grands principes et toutes leurs conséquences avaient agi et porté leurs fruits.
Quand l'Arian Germain se tenait dans sa grand'salle, assis sur un siège élevé, au haut bout de la table, vêtu de riches habits, les flancs ceints d'une épée précieuse, forgée par les mains habiles et estimées magiques des ouvriers jotuns, slaves ou finnois, et qu'entouré de ses
braves, il les conviait à se réjouir avec lui, au bruit des coupes et des cornes à boire, garnies d'argent ou dorées sur les bords, ni des esclaves, ni même des domestiques vulgaires, n'étaient admis à l'honneur de servir cette vaillante assemblée. De telles fonctions semblaient trop relevées pour être abandonnées à des mains si humbles ; et de même qu'Achille s'occupait lui-même du repas de ses hôtes, de même les héros germaniques se faisaient un honneur de conserver cette lointaine tradition de la courtoisie particulière à leur famille. Le glaive au côté, ils allaient quérir,ils plaçaient sur les tables les viandes, la bière, l'hydromel; ensuite ils s'asseyaient librement et parlaient sans crainte, suivant que leur pensée les inspirait.
Ils n'étaient pas tous sur le même pied dans la maison. Le maître estimait avant tous les autres son orateur, son porte-glaive, son écuyer. et, lorsqu'il était jeune encore, son père nourricier, celui qui lui avait appris le maniement des armes et l'avait préparé à l'expérience du commerce des hommes. Ces divers personnages, et le dernier surtout, avaient la préséance parmi leurs compagnons. On accordait aussi des égards particuliers au champion d'élite qui avait accompli des exploits hors ligne.
Le festin était commencé. La première faim s'apaisait; les coupes se vidaient rapidement, la parole et la joie circulaient comme du feu dans toutes ces têtes violentes. Les actions de guerre racontées de toutes parts enflammaient ces imaginations combustibles et multipliaient les bravades. Tout à coup, un convive se levait bruyamment ; il annonçait la volonté d'entreprendre telle expé-
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dition hasardeuse, et la main étendue sur la corne qui contenait la bière, il jurait de réussir ou de tomber. Des applaudissements terribles éclataient de toutes parts. Les assistants, exaltés jusqu'à la folie, entre-choquaient leurs armes pour mieux célébrer leur allégresse ; ils entouraient le héros, le félicitaient, l'embrassaient . C'étaient là des délassements de lions.
Passant à d'autres idées, ils se mettaient au jeu, passion dominante et profonde chez des esprits amoureux d'aventures, avides de hasards, qui, dans leur façon de s'abandonner, sans réserve et sans mesure, à toutes les formes du danger, en arrivaient souvent à se jouer euxmêmes et à affronter l'esclavage, plus redoutable dans leurs idées que la mort même. On conçoit que de longues séances ainsi employées pouvaient faire naître d'épouvantables orages, et il était des moments où le seigneur du lieu devait tenir à en écarter même l'occasion. Prenant donc ces imaginations actives par un de leurs côtés les plus' accessibles, il avait recours aux récits des voyageurs, toujours écoutés avec une attention également vive et intelligente ; ou bien encore il proposait des énigmes, amusement favori (i) ; ou enfin, profitant de l'influence incalculable dont jouissait la poésie, il ordonnait à son poète de remplir son office.
(i) Ce goût des énigmes est un des traits principaux de la race arîane, et il s'unit au personnage mystérieux du sphynx ou griffon, dont la patrie primitive est incontestablement l'Asie centrale ; c'est de là qu'il est descendu sur le Cythéron avec les Hellènes, après avoir habité le Bolor avec les Iraniens, qui l'appelèrent Simourgh, Les énigmes font partie du génie national des Scythes et des Massagètes dans Hérodote, et c'est de là qu'elles ont continué à vivre dans les préoccupations du génie germanique.
lyS PAGEb CEIOr-iILS DU COMTE DU GOlîlNEAU
Les chants g'ermanîques avaient, sous leurs formes ornées, le caractère et la portée de l'histoire, mais de l'histoire passionnée, préoccupée surtout de maintenir éternellement l'orgueil des journées de g'ioire, et de ne pas laisser périr la mémoire des outrages et le désir de les venger (i). Elle proposait aussi le grand exemple des aïeux. On j trouve peu de traces de lyrisme. C'étaient des poèmes à la manière des compilations homériques, et, j'ose même le dire, les fragments mutilés qui en sont venus jusqu'à nous respirent une telle grandeur avec un tel enthousiasme, sont revêtus d'une si curieuse habileté de formes, que, sous quelques rapports, ils méritent presque d'être comparés aux chefs-d'œuvre du chantre d'Uljsse. La rime y est inconnue ; ils sont rythmés et allitérés. L'ancienneté de ce système de versification est incontestable. Peut-être en pourrait-on retrouver des traces aux époques les plus primitives de la race blanche...
Qu'on juge de la puissante sympathie d'idées, de l'ardente curiosité intellectuelle qui, possédant toutes les nations germaniques, reliait entre eux les odels les plus éloignés, neutralisait chez leurs fiers possesseurs, et sous les rapports les plus nobles, Tesprit d'isolement, empêchait le souvenir de la commune origine de s'éteindre, et, si ennemis que les circonstances pussent les faire, leur rappelait constamment qu'ils pensaient, sentaient, vivaient sur le même fonds commun de doctrines, de croyances, d'espérances et d'honneur. Tant qu'il y eut un instinct qu'on put appeler germanique, cette cause d'unité
(i) Tac, Germ.j 2,
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fit son office. Gharlemagrie était trop grand pour la méconnaître ; il en comprenait toute la force et le parti qu'il en devait tirer. Aussi, malgré son admiration pour la romanité et son désir de restaurer de pied en cap le monde de Constantin, il n'eut jamais la moindre velléité de rompre avec ces traditions, bien que méprisées par la triste pédanterie g-allo-romaine. Il fit réunir de toutes parts les poésies nationales, et il ne tint pas à lui qu'elles n'échappassent à la destruction. Malheureusement, des nécessités d'un ordre supérieur contraig'nirent le clergé à tenir une conduite différente.
Il lui était impossible de tolérer que cette littérature, essentiellement païenne, troublât incessamment la conscience mal assurée des néophytes, et, les faisant rétrograder vers leurs affections d'enfance, ralentit le triomphe du christianisme. Elle mettait un tel emportement, une obstination si haineuse à célébrer les dieux du Walhalla et à préconiser leurs org-ueilleuses leçons, que les évêques ne purent hésiter à lui déclarer la guerre. La lutte fut longue et pénible. La vieille attache des populations aux monuments de la gloire passée protégeait l'ennemi.
...Le génie germanique était aussi généralisateur que celui des nations antiques Tétait peu. Bien qu'il partît d'une base en apparence plus étroite que les institutions hellénistiques, romaines ou celtiques, et que les droits de l'homme libre, pris individuellement, fussent pour lui ce qu'étaient les droits de la cité pour les autres, la notion qu'il en avait, et qu'il étendait avec une si superbe imprévoyance, le conduisit infiniment plus loin qu'il ne pensait lui-même aller. Rien de plus naturel : l'âme de
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ce droit personnel, c'était le mouvement, Tindépendance, la vie, l'appropriation facile à toutes les circonstances ambiantes ; l'âme du droit civique, c'était la servitude, comme sa suprême vertu était Tabnéi^'ation.
J'ai rappelé quelquefois dans le cours de ces pages, et ce n'était pas inutilement, que les grands faits que je décris, les importantes évolutions que je signale, ne s'opèrent nullement par suite de la volonté expresse et directe des masses ou de tels ou tels personnages historiques. Causes et efiFets, tout se développe au contraire le plus ordinairement à l'insu ou à l'encontre des vues de ceux qui y contribuent. Je ne m'occupe nullement de retracer l'histoire des corps politiques, ni les actions belles ou mauvaises de leurs conducteurs. Tout entier attentif à l'anatomie des races, c'est uniquement de leurs ressorts organiques que je tiens compte et des conséquences prédestinées qui en résultent, ne dédaignant pas le reste, mais le laissant à l'écart lorsqu'il ne sert pas à expliquer le point en discussion. Si j'approuve ou si je blâme, mes paroles n'ont qu'un sens comparatif et, pour ainsi dire, métaphorique. En réalité, ce n'est pas un mérite moral pour les chênes que d'élever à travers les siècles leurs fronts majestueux, couronnés d'un vert diadème, comme ce n'est pas non plus une honte pour les herbes des gazons de se faner en quelques jours. Les uns et les autres ne font que tenir leurs places dans les séries végétales, et leur puissance ou leur humilité concourent également aux desseins du Dieu qui les a faits.
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Mais je ne me dissimule pas non plus que la libre actioli des lois organiques, auxquelles je borne mes recherches, est souvent relardée par Timmixtion d'autres mécanismes qui lui sont étrang-ers. Il faut passer sans étonnement par-dessus ces perturbations momentanées, qui ne sauraient changer le fond des choses. A travers tous les détours où les causes secondes peuvent entraîner les conséquences ethniques, ces dernières finissent toujours par retrouver leurs voies. Elles y tendent imperturbablement et ne manquent jamais d'y arriver. C'est ainsi qu'il en advint pour le sentiment conservateur des Germains envers la romanité. Il fut en vain combattu et souvent obscurci par les passions qui lui faisaient escorte; à la fin il accomplit sa tâche. Il se refusa à la destruction de l'empire aussi longtemps que l'empire représenta un corps de peuples, un ensemble de notions sociales difiFérentes de la barbarie. Il fut si ferme dans cette volonté et si inexpugnable qu'il la maintint même pendant l'espace de quatre siècles, où il se vit forcé de supprimer l'empereur dans l'empire.