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CHAPITRE III

La Société ariane.

Les émigrants. sortis du nord-est, s'avançaient dans les terres qu'ils découvraient, menant avec eux leurs femmes, leurs enfants, leurs chiens et leurs troupeaux. Ils marchaient, cherchant, pour s'y établir, un lieu propre à l'agriculture, abondant en pâtis, traversé par des eaux courantes et susceptible d'être défendu. Il semble en effet que l'etnplacement de leurs premières villes ait été

choisi de façon à servir de forteresses. Rhaga, aux trois châteaux, Ghakhra, la forte, Varena, la carrée, le prouveraient. Ils fondaient ces résidences d'après un plan consacré par la relig'ion, recommandé par Texpérience des ancêtres, et dont ils ne s'écartaient pas .

D'abord, ils traçaient une enceinte carrée de la long'ueur d'un « meydan », c'est-à-dire renfermant l'espace qu'un cheval lancé au galop parcourt de lui-même sans s'arrêter. Au centre s'allumait le feu sacré, palladium du lieu. C'était à ce feu qu'on empruntait celui qui devait servir aux usages domestiques. On l'entretenait avec respect, jour et nuit, sans le laisser jamais s'éteindre. Au bout de trois jours, on le rapportait au foyer commun, où il retrouvait sa pureté, et on en prenait d'autre.

Ce rite du feu perpétuellement entretenu est assuré.ment un des plus anciens de ceux qui constituaient la religion d'Etat de la race blanche primitive, puisque le rameau de cette race qui arriva en Italie fit connaître à cette contrée les exigences du culte de Vesta. Le mythe de Prométhée, en conservant aux Grecs, sous le nom d'un demi-dieu, le souvenir de l'instrument ingénieux, le pramantha, auquel on dut d'abord de pouvoir produire le feu à volonté, n'est pas une indication moins explicite; cependant, comme on dut craindre, aux premiers essais que l'on tenta, de n'être pas toujours aussi heureux dans les résultats obtenus, on prit à tâche d'avoir le moins besoin possible de fabriquer le pramantha et d'y recourir; c'est pourquoi on établit comme une règle qu'il fallait garder à perpétuité l'élément que cet outil avait suscité. Ce serait d'autre part mal comprendre l'esprit des temps anciens et le souffle religieux qui passait alors sur toutes

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choses et entrait dans toutes les idées, que de ne pas tenir compte du mystérieux respect dont tous les esprits étaient pénétrés à la vue de la flamme. C'était une existence, une vie sacrée d'autant plus importante à soutenir et à conserver que l'homme en était le créateur, et cela sans se rendre un compte exact d'une puissance qui le frappait lui-même d'admiration.

A côté du pyrée, on creusait un bassin d'une étendue proportionnée au chiflFre de la population, et on y faisait affluer l'eau. Quand le bassin était plein, on avait à veiller incessamment à ce qu'il n'y tombât aucune impureté, d'abord par vénération, ensuite parce que le contenu était destiné aux usages domestiques.

Malgré le cours des temps et les différences nombreuses graduellement introduites dans la nature des notions, le respect pour le feu et pour l'eau n'a pas disparu des habitudes persanes. Généralement, un homme qui veut éteindre une lumière ne souffle pas dessus, il agite sa main à côté de la flamme jusqu'à ce qu'il l'ait fait disparaître ; et souiller l'eau volontairement passe pour une action répréhensible; elle expose celui qui la commet à la puissance du démon.

Quand le pyrée et le réservoir étaient achevés, on s'occupait de construire les habitations. Elles étaient à un ou plusieurs étages, soutenues par des piliers, et autour de chacune s'étendaient les cours et les dépendances, plus ou moins grandes, suivant la richesse du propriér taire.

Tout ceci terminé, et lorsqu'on avait encore ménagé des plantations d'arbres et des jardins potagers à l'intérieur de la cité, le peuple en prenait possession. « G'é«

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tait, dit le Vendidad, une réunion d'êtres choisis, hommes et femmes, parmi les plus beaux et les meilleurs. »

A côté de la première enceinte, à laquelle une seule porte, pratiquée dans une haute tour de garde, donnait accès, on en faisait une autre de dimension pareille. Celle-ci servait de retraite aux troupeaux, soit pendant la nuit, soit pendant les temps d'hiver où la neige rendait impossible le séjour au dehors, soit encore quand l'ennemi tenait la campagne. Autour de cet enclos, les chiens veillaient incessamment, et c'est sans doute à l'utilité de leurs services que ces animaux devaient la faveur, oa peut même dire l'amour et la considération qu'on leur portait.

Dans la description de la société iranienne telle qu'elle est présentée par le Vendidad, les chiens sont nommés immédiatement après les hommes libres. Les frapper n'était rien moins qu'un crime. Leur trop ménager les aliments chauds et savoureux entraînait des expiations sévères. Ne pas donner à une lice en gésine les soins nécessaires exposait le coupable à la honte et à de grands châtiments. Manquer d'attention pour les petits, c'était presque en manquer pour les enfants iraniens. Dans aucune société comme dans celle-là, le chien n'a été l'ami, le compagnon, presque l'égal de l'homme, et aujourd'hui encore, par un souvenir de la garde fidèle qu'il faisait nuit et jour autour de la demeure des ancêtres, on dit en Perse qu'un dyw ne peut pas supporter son regard et s'enfuit.

Les Arians étaient essentiellement agriculteurs. Dans

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leurs idées toutes naturalistes, le monde-entier vivait, sentait et comprenait sa vie, et ce monde entier, ciel et terre, était animé pour l'homme d'une bienveillance hospitalière et g-énéreuse, qu'il fallait reconnaître par des soins diligents à soutenir et à développer l'œuvre de la création.

<îf Quand la terre se réjouit-elle davantage? disaient les Arians. — Quand s'approche un homme pur prêt à ofiFrir un sacrifice. — Ensuite? — Quand un homme pur se bâtit une demeure, la pourvoit de feu, de bétail, y amène une femme et des enfants, et que dans cette demeure abondent, avec l'honnêteté, les chiens, les fourrages, tout ce qui appartient à une bonne vie. — Ensuite ? — Quand une culture assidue fait regorger les moissons, les herbages, les arbres fruitiers, et que les eaux bien dirigées fertilisent les terrains secs et laissent les marécages s'affermir. »

Tel était pour les Arians le fondement de la loi religieuse, et, quant au travail, c'est la terre elle-même, cette terre tant aimée, tant respectée, tant adorée, qui prend la parole et dit aux hommes de la Bonne Loi :

« Homme, toi qui me laboures avec le bras gauche à droite, avec le bras droit à gauche, je répondrai toujours à tes soins. Pour toi, je serai toujours fertile. Je te prodiguerai tous les mets nécessaires à ta nourriture. Mais toi, homme, qui ne me laboures pas avec le bras gauche à droite, avec le bras droit à gauche, tu passeras ta vie debout à la porte d'autrui, implorant ta pitance. On te l'apportera, à toi suppliant et oisif, au

dehors de la maison. On te donnera le rebut des autres (i). »

Il suffit presque de montrer quelles étaient les occupations de la vie iranienne pour donner une idée exacte de la moralité élevée et de la fierté de cette race d*élite. Les frag-ments que je viens de citer et qui sont empruntés au Zend-Avesta font honneur aux sentiments de ceux à qui il fallait tenir un pareil lang-age pour s'en faire admettre comme un envoyé céleste. Le Dieu de la Bible est assurément bien grand ; mais son peuple, en comparaison des gens que Ton voit ici, écoutant de pareilles leçons, est bien humble, et je ne sais quel ressentiment d'honneur s'aperçoit dans ces passages du Vendidad, qui n'ont rien de commun, sans doute, avec les combinaisons cauteleuses, les calculs égoïstes et étroits, les mensonges, les perfidies et les bassesses rampant sous les tentes des patriarches. Ce n'est pas non plus par l'antiquité grecque que nous avons été accoutumés à de tels accents, et l'on comprend la gravité singulière, l'espèce d'étonnement avec lequel Hérodote parle de ces anciens Perses, déjà bien morts de son temps, qui estimaient avant tout la bravoure et la sincérité.

Religieux, les Iraniens l'étaient à un degré suprême. C'était l'âme de la société et le pivot de toutes leurs actions que de se tenir dans une communion incessante avec ce qui nous semblerait être le monde surnaturel et qui n'était pour eux que le monde même dans lequel ils croyaient vivre. Rien n'était ni plus mystérieux ni moins

(i) Spieçel, Vendidad, \. I, pp. 84r85.

expliqué à leur esprit que leur existence propre, et ils ne trouvaient pas plus difficile d'admettre la présence invisible et l'action incessante des dieux sur ce qui les touchait que de concevoir comment et pourquoi ils se trouvaient eux-mêmes sur la terre. S'estimant comme des créatures d'un ordre décidément supérieur, il ne leur coûtait pas d'avouer qu'au-dessus il existait encore d'autres forces, et d'autant moins que, s'imag'inant leurs ancêtres au milieu de celles-ci, ils ne doutaient pas de pouvoir s'élever à leur tour à une semblable égalité, et dès lors ils considéraient avec respect sans doute, mais non pas avec crainte, non pas avec servilité, ces dieux, leurs futurs compagnons. S'ils les rabaissaient par de telles opinions, c'était en cela seulement qu'ils s'exaltaient eux-mêmes sans mesure. Ils se rangeaient sans scrupule dans les limites du monde supérieur. La foi qu'ils portaient à ce monde était aussi le résultat de leur mépris et de leur haine pour tout ce qui n'était pas eux dans l'humanité, ou pour les formes de la création qu'ils reconnaissaient comme impures et haïssables.

Cette doctrine, par laquelle l'univers et son contenu sont séparés en deux parties antagonistiques odieuses l'une à l'autre, est Je point le plus capital, le plus saillant, le plus vital de la religion primitive des peuples blancs. Aimer ce qui est pur, détester ce qui ne l'est pas, voilà le premier principe, je dis le plus ancien, voilà la base sur laquelle s'est développée toute la morale humaine.

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