LIVRE TROISIÈME CHAPITRE VI
Cyrug
Il y a dans les causes de la renommée éternelle du Grand Roi de l'Iran autre chose et plus que ce dont les hommes se souviennent. De même que nous admirons sur parole tant d'habiles artistes de lantiquité dont nous ne connaissons pas les œuvres, n*ayant même vu venir jusqu'à nous que les noms de quelques-unes, ce qui n'ôte rien à la gloire acquise, de même il est évident que ce que nous éprouvons de respect pour Gjrus a pour motif une bien plus grande somme d'exploits, de mérites, de grandes actions, de grandes entreprises, de grands résultats obtenus, que nous ne pouvons le savoir, ou du moins qu'on n'avait réussi à le reconnaître jusqu'ici; mais je crois que, sans entrer le moins du monde dans le champ des hypothèses, et en se bornant à tirer les conséquences de l'histoire du héros telle que le rapprochement des documents grecs et des annales orientales nous a permis de la présenter, il est désormais possible de voir nettement et en face le fait caractéristique de l'action produite par le grand homme dans les- affaires du monde. Ce fait capital, c'est d'avoir définitivement
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fermé la route des contrées méridionales aux peuples blancs agg-lomérés dans le nord.
Voici ce qui est arrivé. Les Iraniens, issus eux-mêmes de la souche ariane, n'avaient guère pu empêcher pendant de longs siècles les populations identiques qui les suivaient de près de prétendre à une part des territoires dont ils s'étaient rendus maîtres. A la vérité, ceux des envahisseurs qui réussissaient à se glisser parmi eux devenaient aussitôt leurs alliés contre les frères de la veille, et les aidaient à repousser ces derniers. Mais la pression était telle que si cette lutte avait continué dans les conditions où elle s'était soutenue jusque-là, il n'y a nul doute que toutes les nations blanches auraient fini par se déverser sur l'Asie centrale, puis auraient débordé dans les plaines syriennes, en prenant possession de l'Asie Mineure, et enfin seraient descendues indéfiniment vers le sud. Déjà quelques invasions scythiques avaient autrefois percé jusqu'à l'Egypte ; c'est Hérodote qui le raconte.
Mais Gyrus parut. Aux moyens de résistance que l'Iran possédait et qui chaque jour étaient reconnus plus insuffisants^ quoique les Grands Rois, abandonnant leurs domaines et leur capitale du nord, avaient dû placer désormais leur point d'appui sur la Perside, à ces moyens, grands encore cependant, il joignit tous ceuxque lui fournirent en abondance et la puissante monarchie lydienne, devenue sa proie, et la force des Etats si opulents groupés sous le sceptre de l'empire de Babylone. Ainsi pourvu, plus riche qu'aucun de ses prédécesseurs, plus obéi, ayant plus de moyens de l'être, doué d'ailleurs de tout le génie nécessaire pour employer, combi-
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ner et appliquer ses ressources, il se jeta à outrance audevant des nations scythiques, les battit, les maltraita, les repoussa, et les effraya tellement qu'il leur apprit à regarder les frontières iraniennes avec autant d'épouvante pour le moins que de convoitise. Il leur arracha ce qu'elles en avaient déjà pris, et les rejeta dans leurs déserts, dont il ferma les passages. Il leur démontra l'impossibilité de sortir par cette voie de ces régions inhabitables, et les contraignit à se résigner à ne plus désormais songer pour émigrer à la direction qu'elles avaient voulu prendre, mais à se tourner vers celle de l'Occident qui leur restait accessible. Elle semblait moins tentante. Le pays était moins beau, le climat moins heureux, le butin infiniment moins abondant. Il se présentait de ce côté une perspective de rudes combats à soutenir contre l'empire des Ases Scandinaves, existant déjà sur le bas Volga. C'était néanmoins la seule route possible désormais pour eux, et puisqu'il fallait quitter les anciens pays, sous la pression incessante des masses accumulées dans le nord-est, c'était aussi celle qu'il fallait chercher, et qu'à dater du septième siècle avant notre ère les populations arianes de l'Europe se résolurent à suivre. Telle fut l'œuvre de Gyrus.
Admettons un instant que ce grand travail de défense n'eût pas réussi et que les populations arianes, ouvrant définitivement les brèches qu'elles pratiquaient depuis des siècles, eussent couvert le monde méridional, l'Europe n'aurait pas eu de populations germaniques. Les Ases, immobilisés dans leurs établissements du bas Volga, se fussent graduellement absorbés au sein des masses slaves, et n'auraient pas, remontant vers le pôle,
créé dans la Suède, dans la Norvèg'e, dans le Jutland, cette agglomération de peuples qui, au cinquième siècle, valut à ces parages redoutés la dénomination de matrice des nations. Il n'y aurait pas eu de Germains, disais-je tout à rheure, ni partant de monde romain delà seconde période, ni surtout notre société barbare, ni par conséquent le moyen âge, ni rien des principes constitutifs de la civilisation moderne. L'Europe actuelle n'eût jamais existé. A sa place on n'eût vu qu'une continuation prolongée jusqu'à nos jours de la putridité impériale.
En revanche, ce sang généreux, vigoureux, régénérateur, dont nos veines n'auraient pas une seule goutte, aurait afflué dans les régions méridionales. Les Germains, porteurs peut-être d'un autre nom, les Saxons, les Franks, les Goths, les Normands, se seraient trouvés sur les rives du Nil, sur les bords de la mer des Indes, dans des cités construites au fond du golfe d'Oman, non moins que sur les plaines centrales de la Perse, de la Mésopotamie et du Taurus. L'histoire entière eût été changée, et nous ne pouvons guère nous rendre un compte quelque peu exact des immenses différences que l'humanité pensante aurait eu à subir. Cependant nous parvenons à comprendre que le centre du monde fût resté aux environs de la Mésopotamie, et que Londres et Paris ne se seraient jamais mirées, telles qu'elles sont aujourd'hui, dans les eaux de la Tamise et de la Seine. Ainsi ce que nous sommes nous-mêmes. Français, Anglais, Allemands, Européens du dix-neuvième siècle, c'est à Gyrus que nous le devons. Je voudrais que le lecteur prît la peine d'examiner ce fait sous toutes ses
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faces, de le creuser du mieux qu'il lui sera possible^ d'en peser toute Timportance, toute la gravité. Il n'y a rien d'un intérêt aussi intense dans toutes les annales humaines.
Je reconnais qu'Alexandre a opéré une révolution considérable. Il a uni d'une manière qui est restée indissoluble le monde grec au monde asiatique, et, les faisant se pénétrer Tun l'autre, il a conduit les idées helléniniques jusqu'au delà de l'Indus, en même temps qu'il ouvrait aux idées orientales un lit bien plus large encore qui, avec le temps, les amena à déborder jusque sur l'occident de l'Europe. Ce fut un fait immense et dont les conséquences ne se sont jamais épuisées; mais tel qu'il est, il ne porte pourtant que sur des détails : qu'Alexandre eût manqué, les choses étaient disposées de telle façon qu'inévitablement ce qu'il a fait se serait accompli de même. Il n'est nullement certain qu'au défaut de Cyrus qui que ce soit eût empêché la catastrophe arrêtée par lui. Elle était imminente. Lui en moins, le monde chang'eait pour toujours, et c'est tout dire. Cyrus est donc un plus grand ag-ent de l'histoire que ne l'a été Alexandre. Après ces deux grands noms, il n'y a plus personne que les prophètes ; la sphère relig-ieuse est une autre sphère que la leur, plus élevée, mais d'une nature différente : on ne saurait donc y chercher des points de coipparaison. Le Bouddha et Mahomet mis à part, quereste-t-il?des hommes comme César et Charlemagne, dignes d'étude et d'admiration, cela n'est pas douteux, mais qui n'ont ag-i que dans des lieux et des temps spéciaux, et dont les créations n'ont pas eu de durée. Ce que César avait songé, Auguste l'a fait
mieux que lui, sans peut-être sembler aussi grand. Ce que Gharlemag-ne a tenté, une reconstitution de Tempire romain d'après des principes mixtes, venait trop tôt, ou trop tard, et en tout cas a échoué. Et d'ailleurs, quel rapport entre les intérêts et la vie de la société romaine ou de Torg-anisation frauke avec des combinaisons de la g'randeur de celles qui résultèrent des existences de Gjrus et d'Alexandre ? Pourtant on voit que le premier, au nom de cette grandeur même, a un avantage immense sur le second.
Que si Ton veut cependant être tout à fait juste, on objectera que Gyrus non plus qu'Alexandre ne se doutaient pas de l'étendue de leurs triomphes ; que, dans les moments où ils purent avoir sur eux-mêmes la plus clairvoyante opinion, ils n'allèrent jamais jusqu'à supposer la plus faible part de l'importance de leur tâche, et qu'il appartient aux siècles seuls de tirer les conséquences des faits que leur génie inconscient avait produits. Ceci est vrai. Mais c'est un des privilèges des têtes puissantes de mettre au jour de ces productions grosses de mérites inaperçus même de ceux qui les donnent au monde. Ecrivains, artistes, philosophes, poètes, hommes d'Etat, tous jouissent également de cette prérogative, et s'il est eiact de dire que Gyrus, qu'Alexandre ne savaient pas ce qu'ils faisaient, on doit le dire aussi et avec tout autant de justice de Michel-Ange, de Dante, d'Aristote et de Guvier. Le dieu est dans l'homme; l'homme le porte, lui sert d'instrument, et ne le voit pas et ne le sent pas ; il n'en est pas moins beau de renfermer le dieu en soi...
Gyrus domine sur ces conducteurs de nations. Il n'eut jamais son égal ici-bas. Le monde a bien fait de le pro-
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clamer et de le maintenir dans le rang* élevé où il Thonore, et Ton ne peut qu'applaudir quand on voit nos Livres saints déclarer qu'il est le Christ : c'est un Christ en effet, un homme prédestiné par-dessus tous les autres ; et Eschyle, le plus profond penseur, Tâme la plus relig'ieuse en même temps que le poète le plus mag-nifique de toute l'antiquité, a parlé juste, comme d'ordinaire, lorsqu'il a dit dans la trag-édie des « Perses » :
« Cyrus, mortel fortuné, répandit le repos sur tous ses sujets. La Lydie et la Phryg-ie devinrent ses conquêtes; il dompta Tlonie; il fut toujours aimé des dieux, parce qu'il était plein de raison. »