CHAPITRE V
Conclusions
La Grèce et Rome ont constamment vécu, depuis leur premier jour, sous le gouvernement absolu. Les rois, les patriciens, les riches, les pauvres, un maître décoré d'un nom quelconque, ont successivement manié cette sorte de pouvoir ; en lui-même il n'a jamais changé, restant toujours le même ; il n'a jamais varié que quant au
directeur, et soit sous Codrus,soit sous Périclès, soit sous Thrasybule, comme au temps de Tarquin, d'Appius, des Gracques ou de Tibère, FÉtat a constamment été tout et le citoyen rien. Il pouvait être plus agréable à un Athénien d'obéir à Aristide qu'aux trente tyrans, mais en fia de compte le citoyen ne possédait pas plus d'indépendance sous l'un que sous l'autre.
L'histoire de l'Iran présente un tableau absolument différent et beaucoup plus propre à nous intéresser, car elle montre pour ainsi dire l'image de nos propres destinées. Elle commence par un développement illimité de la liberté individuelle. En réalité, il n'y a pas plus de force politique sous les rois de la première formation qu'on n'en aperçoit sous les Amales et les Baltes des nations gothiques au moment où celles-ci descendent vers le Danube, sous les rois de terre et de mer des nations Scandinaves, sous les chefs des Franks et des Lombards. L'État n'existe pas. Les chefs de famille sont confédérés et presque rien de plus. Le roi n'est qu'un guide militaire institué pour l'avantage de chacun, et il ne commande que dans des limites assez restreintes.
Quand l'invasion assyrienne renversa cette organisation libre de l'Iran, la doctrine de la raison d'Etat, le besoin de l'ordre, l'apothéose de l'administration envahirent les Pays purs. Gomme le sang des populations était arian, tout ce système, le bien mêlé au mal, déplut, ne put parvenir à s'implanter, et tomba au temps de Férydoun-Phraorte, le Libérateur.
Dès lors le régime féodal recommence à régner ; mais il n'est pas aussi simple qu'autrefois. La race n'est plus aussi pure ; elle renferme désormais des contradictions
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On ne saurait se passer d'administration, ni de pondération, ni de moyens termes. La difficulté est de trouver la mesure. Comme la force est aux feudataires, c'est de leur côté qu'incline trop la balance. Il en résulte une g'rande faiblesse dans la nation, et les immigrations scjtbiques^ dont rien n'arrête l'élan^ menacent d'une subversion complète. Cyrus sauve son pays, mais par des conquêtes qui donnent à ses successeurs une prépondé-> rance décidée sur leurs vassaux, et Darius se sert de cet avantage pour établir un régime unitaire où il croit avoir concilié tous les intérêts, réservé tous les droits et équilibré toutes les nécessités.
Ce n'est pas par le despotisme que tombent les Achéménides, ils n'ont jamais été assez forts pour devenir des tyrans ; ce n'est pas non plus la noblesse qui les fait tomber, elle n'était plus ni assez unie ni assez puissante pour renverser le Grand Roi, maître de l'Occident. Ce qui tue Darius, c'est la cour. La cour, ses intrigues, ses violences, ses rapines, ses horreurs, et l'instabilité irritante et déshonorante de ses intérêts et de ses évolutions, épuisent les patiences, anéantissent les ressources, paralysent laction, donnent le goût de la trahison à ceux qui servent et exercent par habitude toutes les perfidies. Les grands accueillent, sollicitent l'ambition légitime d'Alexandre, et tout s'écroule.
Celui-ci relève tout. Sans doute, jeûne, puissant, sagace, demi-dieu, il eût incliné vers l'absorption du pouvoir en sa personne, bien qu'il ait reconnu et pratiqué les droits de la noblesse ; mais il mourut tôt, et les Parthes s'emparant et de ses couronnes et de son épée se partagèrent les premières, et, frappant de la seconde aux
quatre vents, restaurèrent la doctrine des droits personnels dans une exagération si forte que certainement les plus anciens temps n'avaient rien vu de plus complet. La liberté fut tout et partout dans la race iranienne et dans les colonisations scythiques; chacun revendiqua son droit, et de ce droit tira ce qu'il put, sans que personne se souciât d'y contredire. Le Grand Roi redevint ce qu'il avait été originairement, un chef de guerre et rien au delà. On le nomma, on le déposa, on le rétablit, on le tua, et quand il ne fut pas très fort et très habile, on s'en joua.
Mais pour se livrer à de tels amusements et en garder le goût, il fallait être d'une trempe bien particulière : une pareille vie convenait à un Arsacide, à un Gète, à un Scythe, comme à un leude de Clovis ; mais elle ne plaisait pas mieux à des Assyriens, à des Hellènes, à des gens de l'Asie Mineure, qu'à des colons romanisés. Cette tourbe patienta d'abord, s'irrita ensuite, s'exalta, tomba dans le désespoir, et de là monta à cette fureur des faibles à laquelle rien ne résiste ; et la religion étant venue ajouter à cette rage son fanatisme organisateur, les Parthes furent assaillis, et eux qui avaient mis à néant les armées romaines, ils furent balayés par ceux qu'ils méprisaient et malmenaient depuis cinq cents ans.
La démocratie triomphait. Inférieure à la liberté, au lieu de la régulariser, de l'atténuer et de l'étendre, elle Tétouffa. Elle voulut de l'ordre, elle en eut, et l'ordre la mena où il l'avait déjà menée deux fois, au moyen des lisières d'un despotisme vraiment romain ; mais il avait été plus excusable de tomber sous le pied puissant des Assyriens de Zohak et sous la main généreuse d'Alexandre que devant les lances de quelques coureurs arabes.
6<ST0IRE DES PHASES sSl
L'Iran ancien finit avec les Parthes, et les Sassanides commencèrent Flran nouveau, celui où l'influence sémitique, celle des races de valeur secondaire, devint à jamais prépondérante. A dater de ce jour où Ardeshyr prit couronne, la Perse fut un empire oriental dans le sens moral qu'on attache à ce mot, et ce n'est que par exception et ressouvenir, influence du passé, que les notions de liberté et d'autorité personnelles y ont reparu quelquefois.
Je m'arrête au point où la proche parenté cesse d'exister entre nous et les dominateurs de l'Iran.