PORTRAIT DE CONRAD LANZE
Conrad m'amusait, ou, plutôt, il me plaisait et m'intrig'uait ; depuis quinze jours, nous étant rencontrés à Zurich, nous nous étions pris d'un bel amour Tun pour l'autre, et nous avions provisoirement uni nos destinées de voyageurs. Je ne découvrais pas en lui un seul côté qui me fdt tant soit peu désagréable.
Il était artiste et ne portait pas de longs cheveux ; il s'habillait comme tout le monde ; il pratiquait les us et
coutumes des gens bien élevés, sans aucune des protestations d*un bohème, ni des empressements d'un néophyte. Bien que nous convenant beaucoup Tun à l'autre, nous n'avions pas abordé le terrain des questions gênantes ou trop familières. Sa réserve, à tous égards, était parfaite, sans mystère d'ailleurs, et ne laissait surtout courir l'esprit sur la pente d'aucune expansion ridicule. Il ne m'avait rien dit de sa famille, ni du rang qu'il occupait dans le monde; cependant, on reconnaissait sans peine, à première vue, que son génie ne s'était pas élancé d'une loge de concierge, et que la distinction de sa personne devait provenir de quelque chose d'héréditaire. Il ne m'avait encore exposé aucune théorie transcendante sur les arts, leurs progrès, leur décadence, non plus que pour ou contre tel maître illustre élevé dans l'Olympe ou plongé vivant sous les ondes du Phlégéton. Si je le savais artiste, c'est qu'une phrase incidente me l'avait appris. Nous avions parlé littérature, et je goûtais ses idées parce que je partageais ses préférences. Il me semblait accompli.