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CHAPITRE II

Le fanatisme, le luxe, les mauvaises moeurs et rirréli^ion n'amènent pas nécessairement la chute des sociétés

. . . Les mœurs particulières d*uD peuple présentent de très fréquentes ondulations suivant les périodes que Thistoire de ce peuple traverse. Pour ne s'adresser qu'à nous, Français, constatons que les Gallo-Romains des cinquième et sixième siècles, race soumise, valaient certainement mieux que leurs héroïques vainqueurs, à tous les points de vue que la morale embrasse ; ils n'étaient même pas toujours, individuellement pris, leurs inférieurs en courage et en vertu militaire (i). Il semblerait que, dans les âges qui suivirent, lorsque les deux races eurent commencé à se mêler, tout s'empira, et que, vers le huitième et le neuvième siècle, le territoire national ne présentait pas un tableau dont nous ayons à tirer grande vanité. Mais aux onzième, douzième et treizième siècles, le spectacle s'était totalement transformé, et, tandis que la société avait réussi à amalgamer ses éléments les plus discords, l'état des mœurs était généralement digne de respect; il n'y avait pas, dans les notions de ce temps, de ces ambages qui éloignent du bien celui qui veut y parvenir. Le quatorzième et le quinzième siècle furent de déplorables moments de perversité et. de conflits; le brigandage prédomina ; ce fut de mille façons, et dans le sens le plus étendu et le plus rigoureux du mot, une

(i) Augustin Thierry. Récits des temos mérovingiens. Voir, entre autres, l'histoire de Mummolus.

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période de décadence ; on eût dit qu'en face des débauches, des massacres, des tyrannies, de Taffaiblissement complet de tout sentiment honnête dans les nobles qui volaient leurs vilains, dans les bourg-eois qui vendaient la patrie à TAng'leterre, dans un clergé sans régularité, dans tous les ordres enfin, la société entière allait s'écrouler, et sous ses ruines engloutir et cacher tant de hontes. La société ne s'écroula pas, elle continua de vivre, elle s'ing-énia, elle combattit, elle sortit de peine. Le seizième siècle, malgré ses folies sanglantes, conséquences adoucies de l'âge précédent, fut beaucoup plus honorable que son prédécesseur ; et, pour l'humanité, la Saint-Barthélémy n'est pas ignominieuse comme le massacre des Armagnacs. Enfin, de ce temps à demi corrigé, la société française passa aux lumières vives et pures de l'âge des Fénelon, des Bossuet et des Montausier. Ainsi, jusqu'à Louis XIV, notre histoire présente des successions rapides du bien au mal, et la vitalité propre à la nation reste en dehors de l'état de ses mœurs. J'ai tracé en courant les plus grandes différences ; celles de détail abondent ; il faudrait bien des pages pour les relever ; mais, à ne parler que de ce que nous avons presque vu de nos yeux, ne sait -on pas que tous les dix ans, depuis 1787, le niveau de la moralité a énormément varié ? Je conclus que, la corruption des mœurs étant, en définitive, un fait transitoire et flottant, qui tantôt s'empire et tantôt s'améliore, on ne saurait la considérer comme une cause nécessaire et déterminante de ruine pour les États. Ici je me trouve amené à examiner un argument d'espèce contemporaine qu'il n'entrait pas dans les idées du dix-huitième siècle de faire valoir ; mais, comme il

s'enchaîne à merveille avec la décadence des [mœurs, je ne crois pas pouvoir en parler plus à propos. Plusieurs personnes sont portées à penser que la fin d'une société est imminente quand les idées religieuses tendent à s*afiFaiblir et à disparaître . On observe une sorte de corrélation à Athènes et à Rome entre la profession publique des doctrines de Zenon et d'Epicure, l'abandon des cultes nationaux qui s'en -est suivi, dit-on, et jla fin des deux républiques. On nég'lig'e d'ailleurs de remarquer que ces deux exemples sont à peu près les seuls que l'on puisse citer d'un pareil synchronisme ; que l'empire des Perses était fort dévot au culte des mages lorsqu'il est tombé ; que Tyr, Garthage, la Judée, les monarchies aztèque et péruvienne ont été frappées de mort en embrassant leurs autels avec beaucoup d'amour, et que par conséquent il est impossible de prétendre que tous les peuples qui voient se détruire leur nationalité expient par ce fait un abandon du culte de leurs pères. Mais ce n'est pas tout : dans les deux seuls exemples que l'on me paraisse fondé à invoquer, le fait que l'on relève a beaucoup plus d'apparence que de fond, et je nie tout à fait qu'à Rome comme à Athènes le culte antique ait jamais été délaissé, jusqu'au jour où il fut remplacé dans toutes les consciences par le triomphe complet du christianisme ; en d'autres termes, je crois qu'en matière de foi religieuse il n'y a jamais eu [chez aucun peuple du monde une véritable solution de continuité ; que, lorsque la forme ou la nature intime de la croyance a changé, le Teutatès gaulois a saisi le Jupiter romain, et le Jupiter le christianisme, absolument comme, en droit, le mort saisit le vif, sans transition d'incrédulité ; et dès lors,

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s'il ne s'est jamais trouvé une nation dont on fût en droit de dire qu'elle était sans foi, on est mal fondé à mettre en avant que le manque de 'foi détruit les Etats.

Je vois bien sur quoi le raisonnement s'appuie. On dira que c'est un fait notoire qu'un peu avant le temps de Périclès, à Athènes, et chez les Romains, vers l'époque des Scipions, l'usage se répandit, dans les classes élevées, de raisonner sur les choses relig^ieuses d'abord, puis d'en douter, puis décidément de n'y plus croire et de tirer vanité de l'athéisme. De proche en proche, cette habitude gagna, et il ne resta plus, ajoute-t-on, personne, ayant quelques prétentions à un jugement sain, qui ne défiât les augures de s'entre-regard er sans rire.

Cette opinion, dans un peu de vrai, mêle aussi beaucoup de faux. Qu'Aspasie, à la fin de ses petits soupers, et Lélius, auprès de ses amis, se fissent gloire de bafouer les dogmes sacrés de leur pays, il n'y a, à le soutenir, rien que de très exact ; mais pourtant, à ces deux époques, les plus brillantes de l'histoire de la Grèce et de Rome, on ne se -serait pas permis de professer trop publiquement de pareilles idées. Les imprudences de sa maîtresse faillirent coûter cher à Périclès lui-même ; on se souvient des larmes qu'il versa en plein tribunal, et qui, seules, n'auraient pas réussi à faire absoudre la belle incrédule . On n'a pas oublié non plus le langage officiel des poètes du temps, et comme Aristophane avec Sophocle, après Eschyle, s'établissait le vengeur impitoyable des divinités outragées. C'est que la nation tout entière croyait à ses dieux, regardait Socrate comme un novateur coupable, et voulait voir juger et condamner Anaxagore. Mais, plus tard ?... Plus tard, les théories

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philosophiques et impies réussirent-elles à pénétrer dans les masses populaires ? Jamais, dans aucun temps, à aucun jour, elles n y parvinrent. Le scepticisme resta une habitude des gens élégants, et ne dépassa pas leur sphère. On va objecter qu'il est bien inutile de parler de ce que pensaient des petits bourgeois, des populations villageoises, des esclaves, tous sans influence dans la conduite de l'Etat, et dont les idées n'avaient pas d'action sur la politique. La preuve qu'elles en avaient, c'est que, jusqu'au dernier soupir du paganisme, il fallut leur conserver leurs temples et leurs chapelles ; il fallut payer leurs hiérophantes ; il fallut que les hommes les plus éminents, les plus éclairés, les plus fermes dans la négation religieuse, non seulement s'honorassent publiquement de porter la robe sacerdotale, mais remplissent eux-mêmes, eux, accoutumés à tourner les feuillets du livre de Lucrèce, manu diurna^ manu noctarna, les emplois les plus répugnants du culte, et non seulement s'en acquittassent aux jours de cérémonie, mais encore employassent leurs rares loisirs, des loisirs disputés péniblement aux plus terribles jeux de la politique, à écrire des traités d'aruspicine. Je parle ici du grand Jules (i) .

(i) César, démocrate et sceptique, savait mettre sod langage en désaccord avec ses opinions lorsque la circonstance le requérait. Rien de curieux comme l'oraison funèbre qu'il prononça pour sa tante : « L'origine maternelle de ma tante Julia, dit-il, remonte aux rois ; la paternelle se rattache aux dieux immortels ; car les rois Marciens, dont fut le nom de sa mère, étaient issus d'Ancus Marcius, et c'est de Vénus que viennent les Jules, race à laquelle appartient notre famille. Ainsi, dans ce sang, il y avait tout à la fois la sainteté des rois, les plus puissants des hommes, et l'adora-

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Eh quoi ! tous les empereurs après lui furent et durent être des souverains pontifes, Constantin encore ; et, tandis qu'il avait des raisons bien plus fortes que tous ses prédécesseurs pour repousser une charg-e si odieuse à son honneur de prince chrétien, il dut, contraint par Topinion publique, évidemment bien puissante quoiqu*à la veille de s'éteindre, il dut compter encore avec l'antique relig'ion nationale. Ainsi, ce n'était pas la foi des petits bourgeois, des populations villag-eoises, des esclaves, qui était peu de chose, c'était l'opinion des gens éclairés. Cette dernière avait beau s'insurg-er, au nom de la raison et du bons sens, contre les absurdités du paganisme ; les masses populaires ne voulaient pas, ne pouvaient pas renoncer à une croyance avant qu'on leur en eût fourni une autre, donnant là une grande démonstration de cette vérité, que c'est le positif et non le négatif qui est d'emploi dans les affaires de ce monde ; et la pression de ce sentiment général fut si forte qu'au troisième siècle il y eut, dans les hautes classes, une réaction solide, sérieuse, et qui dura jusqu'au passage définitif du monde au bras de l'Eglise ; de sorte que le règne du philosophisme aurait atteint son apogée sous les Antonins, et commencé son déclin peu après leur mort !>..

Loin de découvrir dans les sociétés jeunes une supé-

ble majesté (cerimonia) des dieux, qui tiennent les rois eux-mêmes en leur pouvoir. » (Suétone, Jalius, 5.)

Ou n'est pas plus monarchique : mais aussi, pour un athée, on D*est pas plus religieux.

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riorité de morale, je ne doute pas que les nations en vieillissant, et par conséquent en approchant de leur chute, ne présentent aux yeux du censeur un état beaucoup plus satisfaisant. Les usagées s'adoucissent, les hommes s'accordent davantage, chacun trouve à vivre plus aisément, les droits réciproques ont eu le temps de se mieux définir et comprendre ; si bien que les théories sur le juste et l'injuste ont acquis peu à peu un plus haut degré de délicatesse. Il serait difficile de démontrer qu'au temps où les Grecs ont jeté bas l'empire de Darius comme à l'époque où les Goths sont entrés dans Rome, il n'y avait* pas à Athènes, à Babylone et dans la grande ville impériale beaucoup plus d'honnêtes gens qu'aux jours glorieux d'Harmodius, de Cyrus le Grand et de Publicola.

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