‹ Pages choisies: précédées d'une etude sur le comte de GobineauChapitre 4 sur 74 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

La condition mortelle des civilisations et des sociétés résulte d'une

cause générale et commune

La chute des civilisations est le plus frappant et en même temps le plus obscur de tous les phénomènes de rhistoire. En effrayant Tesprit, ce malheur réserve quelque chose de si mystérieux et de si g'randiose que le penseur ne se lasse, pas de le considérer, de Tétudier, de tourner autour de son secret. Sans nul doute, la naissance et la formation des peuples proposent à Texamen des observations très remarquables : le développement successif des sociétés, leurs succès, leurs conquêtes, leurs triomphes ont de quoi frapper bien vivement Timagination et l'attacher ; mais tous ces faits, si joi-rands qu'on les suppose, paraissent s'expliquer aisément ; on les accepte comme les simples conséquences des dons intellectuels de rhomme ; une fois ces dons reconnus, on ne s'étonne pas de leurs résultats ; ils expliquent, par le fait

54 PAGES CHOISIES DU COMTE DE aOBINBAU

seul de leur existence, les grandes choses dont ils sont la source. Ainsi, pas de difficultés, pas d'hésitations de ce côté. Mais quand, après un temps de force et de gloire, on s'aperçoit que toutes les sociétés humaines ont leur déclin et leur chute, toutes, dis-je, et non pas telle ou telle ; quand on remarque avec quelle taciturnité terrible le globe nous montre, épars sur -sa surface, les débris des civilisations qui ont précédé la nôtre, et non seulement des civilisations connues, mais encore de plusieurs autres dont on ne sait que les noms, et de quelques-unes qui, gisant en squelettes de pierre au fond de forêts presque contemporaines du monde (i), ne nous ont pas même transmis cette ombre de souvenir ; lorsque Tesprit, faisant un retour sur nos Etats modernes, se rend compte de leur jeunesse extrême, s'avoue qu'ils ont commencé d'hier et que certains d'entre eux sont déjà caducs: alors on reconnaît, non sans une certaine épouvante philosophique, avec combien de rigueur la parole des prophètes sur l'instabilité des choses s'applique aux civilisations comme aux peuples, aux peuples comme aux Etats, aux Etats comme aux individus, et l'on est contraint de constater que toute agglomération humaine, même protégée par la complication la plus ingénieuse de liens sociaux, contracte, au jour même où elle se forme, et caché parmi les éléments de sa vie, le principe d'une mort inévitable.

Mais quel est ce principe? Est-il uniforme ainsi que le résultat qu'il amène, et toutes les civilisations périssentelles par une cause identique ?

(i) M. A. de Humboldt, Examen critique de P histoire de la géographie du nouveau continent f Paris, in-So,

ESSAI SUR l'inégalité DES RAGES HUMAINES 55

Au premier aspect, on est tenté de répondre négativement ; car on a vu tomber bien des empires, T Assyrie, l'Egypte, la Grèce, Rome, dans des conflits de circonstances qui ne se ressemblaient pas. Toutefois, en creusant plus loin que Técorce, on trouve bientôt, dans cette nécessité même de finir qui pèse impérieusement sur toutes les sociétés sans exception, l'existence irrécusable, bien que latente, d'une cause générale, et, partant de ce principe certain de mort naturelle indépendant de tous les cas de mort violente, on s'aperçoit que toutes les civilisations, après avoir duré quelque peu, accusent à l'observation des troubles intimes, difficiles à définir, mais non moins difficiles à nier, qui portent dans tous les lieux et dans tous les temps un caractère analogue; enfin, en relevant une difiPérence évidente entre la ruine des États et celle des civilisations, en voyant la même espèce de culture tantôt persister dans un pays sous une domination étrangère, braver les événements les plus calamiteux, et tantôt, au contraire, en présence de malheurs médiocres, disparaître ou se transformer, on s'arrête de plus en plus à cette idée que le principe de mort, visible au fond de toutes les sociétés, est non seulement adhérent à leur vie, mais encore uniforme et le même pour toutes.

J'ai consacré les études dont je donne ici les résultats à l'examen de ce grand fait. . .

Page 1