‹ Pages choisies: précédées d'une etude sur le comte de GobineauChapitre 56 sur 74 · LILIANE LANZE · texte numérisé non relu

LILIANE LANZE

M^^e Lanze ne s'était jetée dans la religion la plus exaltée que parce que ses vœux les plus chers lui paraissaient impossibles à réaliser. Elle avait dix-sept ans, et son expérience lui démontrait que les hommes de

LES PLÉIADES 3oi

ce siècle n'étaient pas dig'nes d'absorber des sentiments qu'elle voulait donner sans partage, mais en retour desquels elle prétendait, avec justice, recevoir le dévouement sans bornes de la nature humaine la plus sublime. Elle s'était assurée, par un examen réfléchi, que cette nature, faut-il l'avouer ? n'existait pas ; car le lieutenant de Schorn, lui-même ! elle en avait été le témoin 1 avait causé et ri avec un de ses camarades, un jour, au théâtre pendant la plus belle scène de la Marie Staart de Schiller, et au moment où, les yeux pleins de larmes, elle s'était tournée vers lui et l'avait regardé, afin de trouver une émotion amie qui répondît à la sienne, le lieutenant de Schorn ne s'était-il pas penché vers elle et ne lui avait-il pas dit, avec l'accent de la jovialité la plus vulgaire : « Regardez donc, Mademoiselle, le nez de ce monsieur dans la loge en face ! » — Non ! c'en est fait ! les hommes n'ont pas de cœur !

Sans qu'elle s'en rendît aucunement compte, M^*® Liliane avait un idéal de héros irréprochable qui ressemblait assez aux chevaliers en sucre candi exposés dans la boutique du confiseur de la cour. Probablement, l'habitude de voir ces chefs-d'œuvre de l'art, chaque fois qu'avec son père ou quelqu'une de ses amies elle allait prendre du chocolat chez le suisse, avait influé graduellement sur son imagination. Il est certain que les admirables tournures de ces statuettes, leurs cheveux en caramel, leurs visages en pâte de dragées, leur attitude Sère, qui ne diminuait en rien ce qu'il y avait de délicieusement sucré et de foncièrement parfumé dans leur personne, 4e laissaient pas que d'exprimer, pour une intelligence élevée et une âme d'élite, une quantité de

perfections supérieures, et tellement au-dessus des convenances de rhumanité, qu'on ne saurait s'étonner si elles ne sortent pas plus souvent du moule à confitures pour s'incarner dans la forme d*un homme véritable. II paraît qu'autrefois il y a eu réellement de pareils êtres ; M. de Florian a constaté leur existence sous le règne heureux de Numa Pompilius, et même, à une époque assez rapprochée de nous, au temps de Gonsalvë de Gordoue ; malheureusement, Niebuhr et Prescott ne se sont pas mis d'accord avec lui pour des questions si intéressantes, et il y aura toujours un doute flottant sur la ressemblance des portraits tracés par l'ancien page du duc de Penthièvre. En somme, et c'est à ce jpoint surtout qu'il faut s'attacher, si M^i« Liliane eût personnellement connu Némorin, elle avait des raisons de croire que son âme s'en fût mieux trouvée. Désormais, elle était condamnée à la solitude pour sa vie entière. Elle allait même plus loin ; il ne lui eût pas été désagréable que Némorin se fût appelé, dans le siècle, le lieutenant de Schorn ; mais il n'y fallait plus songer, et Liliane était incapable de fléchir sur une question de principes. Voilà pourquoi elle écrivit son journal jusqu'à une heure du matin.

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