‹ Pages choisies: précédées d'une etude sur le comte de GobineauChapitre 59 sur 74 · HENRY DE GENNEVILLIERS · texte numérisé non relu

HENRY DE GENNEVILLIERS

Henry de Gennevillierè, l'ami intime et le mentor de Laudon, était d'un caractère fort honorable. Il appartenait au parti conservateur; en outre, il était libéral et attachait une importance extrême, comme tous les g^ens sages, à pouvoir dire à chaque contradicteur, avec un sourire attirant: «Nous sommes moins loin l'un de Tautre que vous ne semblez le croire ! » De cette façon, il avait des affinités avec les légitimistes ; il n'en avait pas moins avec les démocrates, et se balançait ainsi en inclinant tour à tour de tous les côtés, et cherchant à donner un peu raison à tout le monde.

Il passait sa vie à chercher la solution des problèmes sociaux. Il s'inquiétait de statistique, d'économie politique, d'institutions charitables, en faveur desquelles il dépensait beaucoup. Il organisait des sociétés d'ouvriers pour l'instruction des basses classes, favorisait les lavoirs, les ouvroirs, les caisses d'épargne. Il était un membre actif de la Société de Saint- Vincent de Paul et de celle de Saint-François Régis pour la régularisation des mariages ; mais, surtout, il prêchait la transformation morale

des prolétaires qui, à l'aide de saines doctrines, de renonment et d'abnégation résultant de principes religieux Lssi solides qu'éclairés, devaient, un jour, devenir so- ■es, chastes, patients, désintéressés, tout à fait désabus sur les bals publics et irréconciliables ennemis du baret. 11 ne croyait pas précisément ces choses-là crûent comme il faut les dire pour se faire comprendre, les espérait, il y travaillait, il y tendait : c'est encore 1 mot moderne pour exprimer qu'on veut une chose ns la vouloir, parce qu'elle est impossible. D'ailleurs, i politique, je le répèle, il edt aimé à tout concilier. ipposer de lui qu'il aspirait à un gouvernement fondé ir la force, c'edt été lui faire injure; il ne voulait pas moins du monde ce qui était hier; à la vérité, il repousit ce qui sera peut-être demain ; surtout, il proclamait 'ec énergie les dangers, la misère, l'odieux de ce qui t aujourd'hui. Celte façon de voir, générale parmi s gens raisonnables, s'appelle être conservateur. Genîvilliers se portait entièrement de ce côté; ses convicms étaient inébranlables. Le tout reposait sur un fond ; sable composé d'une grande douceur d'âme, d'uoe innêteté timide, du culte pieux de la phrase, de beaulup de faiblesse, de quelques doutes mal enterrés sous ie couche de dogmatisme tranchant; Gennevilliers était aire de son village, conseiller général de son canton et ^puté de son arrondissement.

Dans le monde, on restimait;son nom appelait n^u- Jlement l'éloge. On n'aime guère, nulle part, les temiraments fougueux, amoureux fous de la vérité, qui la lerchent dans des chemins peu battus. De tels caracres ont l'air de croire et de faire entendre que les lieux

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communs ne les contentent pas; ils blessent les amourspropres. Gennevilliers ne blessait personne. Une se promenait que sur les grandes routes et ne signalait que les points connus de chacun. Sa femme éprouvait pour lui une sympathie affectueuse. Gomme il soutenait constamment et en bons termes les opinions incontestées dans le milieu où il vivait, elle était persuadée de sa valeur et en était fière. Cette façon de réduire en axiomes bien construits ce qui était dans toutes les bouches lui semblait de Térudition, et elle s'estimait heureuse d'être unie à un homme qu'on ne contredisait pas.

Mais on se tromperait si Ton allait croire qu'il existât ici de l'amour. Jamais rien de semblable ne s'était montré chez eux, ni avant ni depuis leur mariag'e. Ils avaient associé leurs fortunes et leurs situations d'un plein consentement et sur l'avis et l'incitation des deux familles. Ils auraient eu grand tort de s'en repentir et s'en gardaient bien; toutes les combinaisons prévues s'étaient jusqu'alors admirablement réalisées. Gennevilliers avait hérité d'un oncle et Lucie d'une tante, et de belles successions se préparaient encore des deux côtés sans encombre probable. Les deux époux ne se gênaient pas; ils ne se taquinaient pas. Ils avaient les mêmes goûts, les plus inoffensifs du monde. Faire des visites, en recevoir, être à Paris l'hiver, l'été dans quelqu'une de leurs terres, puis en voyag'e, ils n'imaginaient rien d'autre; dès lors, ils se trouvaient bien ensemble, et se préféraient mutuellement à tous les hommes et à toutes les femmes de leur connaissance, qui, d'ailleurs, vivaient exactement comme eux, renfermés dans les mêmes horizons. La passion, l'emportement, le trop, en quoi que ce fût, on

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ne savait ce que c'était dans cette vertueuse maison, et Tamour c'est le trop.

En revanche, il faut aussi Tavouer, on s'ennuyait quelquefois. Ordinairement, on languissait; c'est le lot du bonheur moderne, et y rien chang'er serait impossible. Quelque chose de fort et de bruyant doit être mêlé à la vie, si l'on veut qu'elle ne devienne pas atone. Quand les Romains avaient à se g'arder des Samnites, des Sabins, des Osques, des Umbres, et défendaient contre ces voisins conjurés, non leur vie, non leurs biens, mais l'existence nationale, mais les dieux de la patrie, certes, ni les Fabius, ni les Marcellus, ni les Servilius, ni la gens Marcienne ne s'ennuyaient ni ne languissaient. Quand le moyen âge, se montant la tête, allait jouer sang et fortune dans les déserts lointains de la côte d'Asie, ni la langueur,ni Tennui n'effleuraient non plus l'imagination des chevaliers, et, quand, dans nos guerres civiles, les Montmorency et les Ghâtillon, les Guises et ceux de Navarre se poussaient les uns aux autres, l'épée et la dague à la gorge, pour essayer de devenir le premier, on ne languissait pas davantage, et l'ennui n'avait point de place entre l'espérance du triomphe et les fureurs de la défaite. Descendons encore; quand, à défaut de l'amour de la cité, de la foi rayonnante, de l'ambition du premier rang, les générations déchues, mais non complètement énervées, se laissèrent rouler dans les divertissements maculés et les espérances folles du dernier siècle, il y eut de la violence, force expirante, à ces excès de soupers, à ces turbulences philosophiques; mais, de nos jours, les riches n'ont plus rien à vouloir ; ils peuvent courtiser à leur gré les vanités de situation ;

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l'orgueil de caste est trop haut placé pour leur petite taille ; ils n'ont point de fanatisme religpieux, ils sont trop honnêtes g'ens pour l'ambition échevelée, trop justement timorés pour la débauche ; ce n'est pas de la passion que de craindre périodiquement la torche allu* mée de la canaille ; ils se remuent un peu entre le tapissier, la lingère, le fabricant de voitures, la marchande de modes ; payent des notes et s'ennuient. Il n'y a pas de théorie, si spiritualiste qu'elle soit,qui puisse les tirer de là.

Comme lés femmes ont un sentiment plus délicat que leurs époux, elles subissent plus complètement aussi les cçnséquences de cette situation. Lucie s'ennuyait donc spécialement, et, sans y rien comprendre, souffrait du vide dans lequel elle était plongée. Elle n'éprouvait d'enthousiasme pour rien et n'admettait guère un pareil état de l'âme. C'est un grand malheur, quand un tel énervement devient ordinaire dans les hautes classes d'une nation, car, généralement, les femmes y résistent en dernier ; si elles y succombent, c'est que tout est perdu. Alors, une existence paisible, entortillée aussi complètement que faire se peut dans les langes du petit luxe, elles n'imaginent plus rien au delà ; elles voilent le tout dans la gaze impalpable d'une religion modique, où Ton ne risque pas de se fourvoyer, puisqu'on ne fait qu'obéir, et, dans ce nid peu bruyant, pn berce, on empâte, on endort les hommes déjà assoupis et qui ne demandent pas mieux que de l'être davantage.

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