ABDICATION DE JEAN -THEODORE
Jean-Théodore, désespéré par le départ de la jeune fille qu*il aime, se
décide à abdiquer.
Jean-Théodore, jusqu'alors, violent, vivace, précis, dominateur, croyant à des faits et à des opinions nettement raisonnées, était devenu de tous les hommes le plus superstitieux et le plus adonné aux calculs et aux hypothèses puériles que caresse tout fanatisme. N^ayant pas ce qu'il souhaitait, il ne faisait aucun cas du présent,
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et ne vivait que dans un avenir dont il prétendait à tout prix s'emparer en le déterminant à sa guise. Il ouvrait la Bible dix fois par jour, et, dans un verset placé de certaine façon, il s'annonçait à lui-même les choses prochaines. Quand il rencontrait un sens favorable, à peine se calmait-il ; un sens hostile, il souffrait sans mesure ; un sens inexplicable, il le torturait. Avec les vers de Virgile, il cherchait les mêmes mystères. Était-il dans une rue : Si je rencontre telles sortes de personnes, se disait-il, tant de soldats, tant de femmes^ un homme portant un fardeau, des chevaux en tel nombre, ce sera signe qu'elle sera à moi... L'insuccès, là aussi, le mettait hors de lui-même, et la nécessité ne le tranquillisait pas. Il lui fallait sans cesse recommencer. Il examinait pendant des heures les cartes du pays où Aurore résidait. Il en avait des dessins, des peintures. Il lui avait demandé une vue de sa chambre, et quand elle la lui eut envoyée, il passa des nuits en présence de cette feuille de papier placée sur sa table, et la contemplant avec une fixité qui ne manquait pas de donner à tous les objets représentés un relief si vrai que son imagination enfiévrée en était transportée dans une sorte de réalité. Il connaissait par cœur chacune des stations de la route qu'Aurore avait suivie ; et quand il prenait un livre, au bout de peu d'instants, son attention se détachait du contenu : il formait le nom d'Aurore avec les syllabes des différents mots, puis avec des lettres, et passait des heures dans cette occupation qui lui faisait mal, mais trompait, pourtant quelques instants, son chagrin. Voilà ce qu'était devenu ce prince hautain, cette organisation impérieuse.
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Il dit un jour à Nore et à Laudon :
— C'est une doctrine fière et digne d'un homme brave que de proclamer le pouvoir de se développer soi-même dans le sens de ses propres qualités en supprimant, ou du moins en amortissant sensiblement ses défauts. Je Fai professée, je la professe encore, et je tiens pour incontestable que, dans le jeu ordinaire des facultés morales, on reste toujours maître de faire beaucoup de soi-même. Cependant j'ai oublié un point. Jusqu'à présent je ne l'avais pas vu, et je reconnais à cette occasion la sagesse des anciens. Ils avaient su atteindre le fond des choses. On n'est pas grand, on ne le devient pas, quelque effort qu'on y fasse, quand on n'est pas heureux. Êt^e heureux, c'est une vertu et une des plus puissantes, et Cornélius Sylla avait tout à fait raison et parlait comme un maître quand, se vantant d'être heureux autant que prudent, sagace et hardi, il inscrivait parmi ses titres cette qualification : « Félix.» Le bonheur donne à l'âme l'équilibre ; cette énergie manque là où il n'existe pas. Il comble le plus béant, le plus épouvantable de tous les gouffres, et ajoute à la puissance cette saveur vitale qui seule porte l'homme à agir. Faute de bonheur, l'inquiétude, le doute sont cramponnés sur leur esclave et lui ôtent, avec sa force, le désir même de se grandir.