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CHAPITRE IV

De ce qa'on doit entendre par le root dégënération ; da mélange des principes ethniques, et comment les sociétés se forment et se défont

Je pense que le mot dégénéré, s'appliquant à un peuple, doit signifier et signifie que ce peuple n'a plus la valeur intrinsèque qu'autrefois il possédait, parce qu'il n'a plus dans ses veines le même sang, dont des alliages successifs ont graduellement modifié la valeur; autrement dit, qu'avec le même nom il n'a pas conservé la même race que ses fondateurs ; enfin, que l'homme de la décadence, celui qu'on appelle l'homme dégénéré est un* produit différent, au point de vue ethnique, du héros des grandes époques. Je veux bien qu'il possède quelque chose de son essence; mais plus il dégénère, plus ce quelque chose s'atténue. Les éléments hétérogènes qui prédominent désormais en lui composent une nationalité toute nouvelle et bien malencontreuse dans son originalité ; il n'appartient à ceux qu'il dit encore être ses pères qu'en ligne très collatérale. Il mourra définitivement, et sa civilisation avec lui, le jour où l'élément ethnique primordial se trouvera tellement subdivisé et nojé dans des apports de races étrangères, que la virtualité de cet élément n'exercera plus désormais d'action suffisante. 'Elle ne disparaîtra pas, sans doute d'une manière absolue; mais, dans la pratique, elle

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sera tellement combattue, tellement affaiblie, que sa force deviendra de moins en moins sensible, et c'est à ce moment que la dégénération pourra être considérée comme complète, et que tous ses effets apparaîtront.

Le genre humain se trouve soumis à deux lois, Tune de répulsion, l'autre d'attraction, agissant, à différents degrés, sur ses races diverses ; deux lois, dont la première n'est respectée que par celles de ces races qui ne doivent jamais s'élever au-dessus des perfectionnements tout à fait élémentaires de la vie de tribu, tandis que la seconde^ au contraire, règne avec d'autant plus d'empire que les familles ethniques sur lesquelles elle s'exerce sont plus susceptibles de développements.

Mais c'est ici qu'il faut surtout être précis. Je viens de prendre un peuple à l'état de famille, d'embryon ; je l'ai doué de l'aptitude nécessaire pour passer à l'état de nation ; il y est ; l'histoire ne m'apprend pas quels étaient les éléments constitutifs du groupe originaire ; tout ce que je sais, c'est que ces éléments le rendaient apte aux transformations que je lui ai fait subir; maintenant agrandi, deux possibilités sont seules présentes pour lui ; entre deux destinées, l'une ou l'autre est inévitable : ou il sera conquérant, ou il sera conquis.

Je le suppose conquérant; je lui fais la plus belle part : il domine, gouverne et civilise tout à la fois ; il n'ira pas, dans les provinces qu'il parcourt, semer inutilement le meurtre et l'incendie ; les monuments, les institutions, les mœurs, lui seront également sacrés; ce qu'il changera, ce qu'il trouvera bon et utile de modifier, sera remplacé par des créations supérieures ; la faiblesse

deviendra force dans ses mains; il se comportera de telle façon que, suivant le mot de TÉcriture, il sera grand devant les hommes.

Je ne sais si le lecteur y a déjà pensé, mais, dans le tableau que je trace, et qui n'est autre, à certains égards que celui présenté par les Hindous, les Egyptiens, les Perses, les Macédoniens, deux faits me paraissent bien saillants. Le premier, c'est qu'une nation, sans force et sans puissance, se trouve tout à coup, par le fait d'être tombée aux mains de maîtres vigoureux, appelée au partage d'une nouvelle et meilleure destinée, ainsi qu'il arriva aux Saxons de l'Angleterre, lorsque les Normands les eurent soumis; la seconde, c'est qu'un peuple d'élite, un peuple souverain, armé, comme tel, d'une propension marquée à se mêler à un autre sang, se trouve désormais en contact intime avec une race dont l'infériorité n'est pas seulement démontrée par la défaite, mais encore par le défaut des qualités visibles chez les vainqueurs. Voilà donc, à dater précisément du jour où la conquête est accomplie et où la fusion commence, une modification sensible dans la constitution du sang des maîtres. Si la nouveauté devait s'arrêter là, on se trouverait, au bout d'un laps de temps d'autant plus cojisidérable que les nations superposées auraient été originairement plus nombreuses, avoir en face une race nouvelle, moins puissante, à coup sûr, que le meilleur de ses ancêtres, forte encore cependant, et faisant preuve de qualités spéciales résultant du mélange même, et inconnues aux deux familles génératrices. Mais il n'en va pas ainsi d'ordinaire, et l'alliage n'est pas longtemps borné à la double race nationale seulementé

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L'empire que je viens d'ima/^'iner est puissant ; il agit sur ses voisins. Je suppose de nouvelles conquêtes ; c'est encore un nouveau sang* qui, chaque fois, vient se mêler au courant. Désormais, à mesure que la nation grandit, soit par les armes, soit par les traités, son caractère ethnique s'altère de plus en plus. Elle est riche, commerçante, civilisée ; les besoins et les plaisirs des autres peuples trouvent chez elle, dans ses capitales, dans ses grandes villes, dans ses ports, d'amples satisfactions, et les mille attraits qu'elle possède fixent au milieu d'elle le séjour de nombreux étrangers. Peu de temps se passe, et une distinction de castes peut, à bon droit, succéder à la distinction primitive par nations.

Je veux que le peuple sur lequel je raisonne soit confirmé dans ses idées de séparation par les prescriptions religieuses les plus formelles, et qu'une pénalité redoutable veille à l'entour pour épouvanter les délinquants. Parce que ce peuple est civilisé, ses mœurs sont douces et tolérantes, même au mépris de sa foi ; ses oracles auront beau parler, il naîtra des gens décastés : il faudra créer tous les jours de nouvelles distinctions, inventer de nouvelles classifications, multiplier les rangs, rendre presque impossible de se reconnaître au milieu de subdivisions variant à l'infini, changeant de province à province, de canton à canton, de village à village ; faire enfin ce qui a lieu dans les pajs hindous. Mais il n'est guère que le brahmane qui ait montré autant de ténacité dans ses idées séparatrices ; les peuples civilisés par lui, en dehors de son sein, n'ont jamais adopté, ou du moins ont rejeté depuis longtemps, des entraves gênantes. Dans tous les Etats avancés en culture intellectuelle.

on ne s'est pas même arrêté un instant aux ressources désespérées que le désir de concilier les prescriptions du code de Manou avec le courant irrésistible des choses inspira aux lég'islateurs de TAryavarta. Partout ailleurs, les castes, lorsqu'il yen a eu réellement, ont cessé d'exister au moment où le pouvoir de faire fortune, de s'illustrer par des découvertes utiles ou des talents agréables, a été acquis à tout le monde,' sans distinction d'orig'ine. Mais aussi, à dater du même jour, la nation primitivement conquérante, agissante, civilisatrice, a commencé à disparaître : son sang* était immergé dans celui de tous les affluents qu'elle avait détournés vers elle.

Le plus souvent, en outre, les peuples dominateurs ont commencé par être infiniment moins nombreux que leurs vaincus, et il semble, d'autre part, que certaines races qui servent de base à la population de contrées fort étendue, soient singulièrement prolifiques; je citerai les Celtes, les Slaves. Raison de plus pour que les races maîtresses disparaissent rapidement. Encore un autre motif, c'est que leur activité plus grande, le rôle plus direct qu'elles jouent dans les affaires de leur État, les exposent particulièrement aux funestes résultats des batailles, des proscriptions et des révoltes. Ainsi, tandis que, d'une part, elles amassent autour d'elles, par le fait même de leur génie civilisateur, des éléments divers oh elles doivent s'absorber, elles sont encore victimes d'une cause première, leur petit nombre originel, et d'une foule de causes secondes, qui toutes concourent à les détruire.

Il est assez évident de soi que la disparition de la race victorieuse est soumise, suivant les différents milieux, à

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des conditions de temps variant à l'infini. Toutefois elle s'achève partout,et partout elle est aussi parfaite que de besoin, long'temps avant la fin delà civilisation qu'elle est censée animer, de sorte qu'un peuple marche, vit, fonctionne, souvent même grandit après que le mobile générateur de sa vie et de sa gloire a cessé d'être/ Croiton trouver là une contradiction avec ce qui précède ? Nullement ; car, tandis que l'influence du sang civilisateur vas'épuisant par ladivision, la force de propulsion jadis imprimée aux masses soumises ou annexées subsiste encore; les institutions que le défunt maître avait inventées,les lois qu'il avait formulées,les mœurs dontil avait fourni le type se sont maintenues après lui. Sans doute, mœurs, lois, institutions, ne survivent que fort oublieuses de leurantique esprit, défigurées tous les jours davantage, caduques et perdant leur sève ; mais, tant qu'il en reste une ombre, l'édifice se soutient, le corps semble avoir une âme, le cadavre marche. Quand le dernier effort de cette impulsion antique est achevé, tout est dit : rien ne reste, la civilisation est morte.

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