CHAPITRE V
Les inégalités ethniques ne sont pas le résultat des institutions
L'idée d'une inégalité native, originelle, tranchée et permanente entre les diverses races est, dans le monde, une des opinions les plus anciennement répandues et adoptées; et, vu l'isolement primitif des tribus, des peuplades, et ce retirement vers elles-mêmes que toutes ont pratiqué à une époque plus ou moins lointaine, et d'où
un grand nombre n'est jamais sorti, on n'a pas lieu d'en être étonné. A l'exception de ce qui s'est passé dans nos temps les plus modernes, cette notion a servi de base à presque toutes les théories gouvernementales. Pas de peuple, grand ou petit, qui n'ait débuté par en faire sa première maxime d'Etat. Le système des castes, des noblesses, celui des aristocraties, tant qu'on les fonde sur les prérogatives de la naissance, n'ont pas d'autre origine ; et le droit d'aînesse, en supposant la préexcellence du fils premier-né et de ses descendants, n'en est aussi qu'un dérivé. Avec celte doctrine concordent la répulsion pour l'étranger et la supériorité que chaque nation s'adjuge à l'égard de ses voisines. Ce n'est qu'à mesure que les groupes se mêlent et se fusionnent que, désormais agrandis, civilisés et se considérant sous un jour plus bienveillant par suite de l'utilité dont ils se sont les uns aux autres, l'on voit chez eux cette maxime absolue de l'inégalité, et d'abord de l'hostilité des races, battue en brèche et discutée. Puis, quand le plus grand nombre des citoyens de l'Etat sent couler dans ses veines un sang mélangé, ce plus grand nombre, transformant en vérité universelle et absolue ce qui n'est réel que pour lui, se sent appelé à affirmer que tous les hommes sont égaux. Une louable répugnance pour l'oppression, la légitime horreur de l'abus de la force, jettent alors, dans toutes les intelligences, un assez mauvais vernis sur le souvenir des races jadis dominantes et qui n'ont jamais manqué, cartel est le train du monde, de légitimer, jusqu'à un certain point, beaucoup d'accusations. De la déclamation contre la tyrannie, on passe à la négation des causes naturelles de la supériorité qu'on insulte ; on
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la déclare non seulement perverse, mais encore usurpatrice ; on nie, et bien à tort, que certaines aptitudes soient nécessairement, fatalement, l'héritag-e exclusif de telles ou telles descendances ; enfin, plus un peuple est composé d'éléments hétérog'ènes, plus il se complaît à proclamer que les facultés les plus diverses sont possédées ou peuvent l'être au même degré par toutes les fractions de l'espèce humaine sans exclusion. Cette théorie, à peu près soutenable pour ce qui les concerne, les raisonneurs métis l'appliquent à l'ensemble des générations qui ont paru, paraissent et paraîtront sur la terre, et ils finissent un jour par résumer leurs sentiments en ces mots, qui, comme l'outre d'Eole, renferment tant de tempêtes : « Tous les hommes sont frères I »
... A mesure que les peuples se civilisent, s'agrandissent, deviennent plus puissants, leur sang se mélange et leurs instincts subissent des altérations graduelles.
En prenant ainsi des aptitudes différentes, il leur devient impossible de s'accommoder des lois convenables pour leurs devanciers. Aux générations nouvelles, les mœurs le sont également et les tendances de même, et des modifications profondes dans les institutions ne tardent pas à suivre . On voit ces modifications devenir plus fréquentes et plus profondes, à mesure que la race change davantage, tandis qu'elles restaient plus rares et plus graduées, tant que les populations elles-mêmes étaient plus proches parentes des premiers inspirateurs de l'État. En Angleterre, celui de tous les pays de l'Europe où les modifications du sang ont été les plus lentes et jusqu'ici les moins variées, on voit encore les institu-
tions du quatorzième et quinzième siècle subsister dans les bases de l'édifice social. On y retrouve, presque dans sa vigueur ancienne, l'organisation communale des Plantagenets et des Tudors, la même façon de mêler la noblesse au gouvernement et de composer cette noblesse, le même respect pour l'antiquité des familles uni au même goût pour les parvenus de mérite. Mais cependant, comme, depuis Jacques I**", et surtout depuis l'Union de la reine Anne, le sang anglais a tendu de plus en plus à se mélanger avec celui d'Ecosse et d'lrlande,que d'autres nations ont aussi contribué, bien qu'imperceptiblement, à altérer la pureté de la descendance, il en résulte que les innovations, tout en restant toujours assez fidèles à l'esprit primitif de la constitution, sont devenues, de nos jours, plus fréquentes qu'autrefois.
En France, les mariages ethniques ont été bien autrement nombreux et variés. Il est même arrivé que, par de brusques revirements, le pouvoir a passé d'une race à une autre. Aussi y a-t-il eu, dans la vie sociale, plutôt des changements que des modifications^ et ces changements ont été d'autant plus graves que les groupes qui se succédaient au pouvoir étaient plus difi'érents. Tant que le nord de la France est resté prépondérant dans la politique du pays, la féodalité, ou, pour mieux dire, ses restes informes, se sont défendus avec assez d'avantage et l'esprit municipal a tenu bon avec eux . Après l'expulsion des Anglais, au quinzième siècle, les provinces du centre, bien moins germaniques que les contrées d'outre- Loire, et qui, venant de restaurer l'indépendance nationale sous la conduite de Charles VII, voyaient naturellement leur sang gallo-romain prédominer dans les conseils