L'ESPRIT D'AUTREFOIS
LE " comité de la pipe " du Parlement de la province unie du Haut et du Bas-Canada, comptait, en 1851, parmi ses membres les plus assidus, deux jeunes députés dont l'un, M. Joseph-Charles Taché, médecin, fumait beaucoup, et l'autre, M. Pierre-Joseph-Olivier Chauveau, avocat, ne fumait pas du tout 1.
Le Parlement siégeait à Toronto, et les Haut- Canadiens étaient émerveillés de la verve des deux jeunes députés des comtés de Rimouski et de Québec, qui apportaient dans leurs discussions tant de gaieté et d'intelligence, et dont les
1. M. Taché naquit à Kamouraska le 24 décembre 1820, et mourut à Ottawa le 16 avril 1894. M. Chauveau naquit à Québec le 30 mai 1820, et mourut dans sa ville natale le 4 avril 1890. Tous deux furent élèves au petit séminaire de Québec et docteurs es lettres de l'Université Laval.
talents variés faisaient déjà présager un brillant avenir.
M. Chauveau, séduit par l'attrait des réunions du " comité de la pipe ", affrontait vaillamment les acres senteurs de la fumée de tabac ; mais il avait soin de désinfecter ses vêtements en plaçant dans chacune de ses poches d'habit un mouchoir saturé de patchouli, le parfum alors à la mode.
M. Taché racontait volontiers ses aventures sur mer et sur terre, par la pluie et par la neige, en compagnie de chasseurs qu'il égalait en endurance et dont il avait partagé les misères et les enthousiasmes.
Un soir surtout, M. Taché mit tant de couleur et de verve dans ses récits pleins d'âpreté et de sauvage grandeur, qu'il remporta un très vif succès. Les députés battaient des mains et frissonnaient ... de plaisir, heureux de se sentir si bien à l'abri dans ce Parlement garanti contre les tempêtes par la constitution et la tôle galvanisée. M. Chauveau parlait peu ce soir-là, mais il souriait de l'air d'un homme qui médite quelque chose.
Le lendemain, le jeune député de Rimouski reçut, sous une double enveloppe, une pièce de
vers, signée Josephte, écrite en belle écriture ronde. Voici cette pièce :
RIMOUSKI (Imité de la chanson de Mignon)
A J.-C. Taché, écuyer, M. P. P.
"Connais-tu cette terre.... ?" (Goethe)
Connais-tu cette terre où se fond le marsouin, Où l'on entend gémir le huard, le pingouin, Où juillet est brumeux, où, dans la canicule, On grelotte en plein jour ainsi qu'au crépuscule ?
La connais-tu la terre où l'avoine périt.
Où la pauvre patate avec peine fleurit,
Où le vent du Nord-Est douze mois dans l'année,
D'harmonieux accords remplit la cheminée ?
C'est là que je veux vivre avec mon bien-aimé ! C'est là que nous irons, ô toi que j'ai charmé ! Nous y serons heureux comme les hirondelles; Tous deux nous porterons sur nos cœurs . . . des
[flanelles.
Nous irons sur la grève aspirer le varech;
Le soir nous mangerons un peu de hareng sec.
Si le catarrhe en maître attaque nos poitrines,
Si nos jours sont comptés par les Parques chagrines.
Ensemble nous mourrons ! Au fond de rAnsc-au-Co<J Nous serons inhumés avec ou sans cortège; Pour toute inscription, sur le funèbre roc, L'hiver apportera quatorze pieds de Ijeige.