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IVAN TOURGUENEF

Le nom de M. I. Toiirguénef est aujourd'hui populaire en France; chacun de ses ouvrages est attendu avec la même impatience et lu avec le même plaisir à Paris et à Saint-Pétersbourg. On le cite comme un des chefs de l'école réaliste. Que ce soit une critique ou un éloge Je crois qu'il n'appartient à aucune école; il suit ses propres inspirations. Comme tous les bons romanciers, il s'est attaché à l'étude du cœur humain, mine inépuisable, bien que depuis si longtemps exploitée. Observateur fin, exact, parfois jusqu'à la minutie, il compose ses personnages en peintre et en poète tout à la fois

Son premier ouvrage, les Souveiïirs iVun Chasseur, suite de nouvelles ou plutôt de petites esquisses pleines d'originalité, a été pour nous comme une révélation des mœurs russes, et nous a donné tout d'abord la mesure du talent de leur auteur. Je ne crois pas exagérer en disant que ce livre a eu sa part d'influence et sa part considérable dans la grande mesure qui a illustré le règne d'Alexandre II, laffranchissement des serfs. Ce n'est pas un plaidoyer véhément comme celui de Mrs Beecher Stowe en faveur des nègres, et le paysan russe de M. Tourguénef n'est pas un portrait de fantaisie comme l'oncle Tom. Le moujik n'est pas flatté, et l'auteur nous le montre avec ses mauvais instincts, aussi bien qu'avec les qualités qui le distinguent. Le paysan russe est un mélange singulier de bonhomie et de ruse, d'entêtement et d'obéissance, d'humilité

et de confiance en lui-même. La patience et la résignation sont ses principales vertus, le mensonge et la fourberie ses vices "dominants, soit qu'il les tienne de la nature, soit que l'esclavage les lui ait donnés. De même que John Bull est la personnification du plébéien anglais, le paysan russe a son représentant imaginaire dans ses légendes nationales.

C'est un certain Élie de Mourom, grand mangeur, rude buveur, qui rappelle notre frère Jean des Entomeures, une sorte d'hercule bouffon. Malheur à qui fait lever le poing d'Élie de Mourom ! Il y a encore ce proverbe en Russie, que je n'ose traduire littéralement : a Le paysan ne vaut pas une claque, mais il mangera Dieu. » Ces gens si résignés sentent pourtant leur force, et quelquefois ils l'ont montrée. Ce sont les serfs qui donnèrent une couronne à l'aventurier qui prit le nom de Démétrius au commencement du xvip siècle; ce sont eux qui mirent l'empire en danger, sous le commandement de Stenka Razine, en 1670, et un siècle plus tard, sous celui de Pougatchef. Selon la tradition populaire, Stenka Razine n'est pas mort. Ce grand et féroce vengeur des esclaves opprimés s'est sauvé de prison, grâce au diable qui était son compère, et il vit au delà de la mer bleue. Pour un moujik, rien n'est plus loin que cette mer-là. En 1773, Stenka Razine a reparu ; cette fois, il se faisait appeler Pougatchef. On a prétendu que Pougatchef avait été roué vif; point, il est retourné à la mer bleue, où il vit toujours, attendant que la masse des iniquités ait lassé la colère divine. Lorsqu'on en sera venu à ce point d'immoralité, qu'on mettra du suif au lieu

de cire dans les cierges d'églises^ alors Stenka Razine s'incarnera une dernière fois et on en verra de belles! Voilà les légendes du moujik. Ce géant résigné, mais ayant la conscience de sa force, serat-il désarmé par l'émancipation? Nous l'espérons et tout porte à le croire.

Il fallait tout l'art et tout le tact qu'apporte M. Tourguénef dans ses compositions pour parler du servage en Russie sans emboucher la trompette révolutionnaire ni tomber dans des exagérations dont le résultat serait de dégoûter le lecteur au lieu de le convaincre. Après lui, une femme de beaucoup de talent, qui a pris le pseudonyme de Vovtchko (le louveteau), a écrit quelques nouvelles sur des sujets du même genre, dans le dialecte de l'Ukraine. Je ne les connais que par une traduction russe qu'en a donnée M. Tourguénef. Les couleurs sont tellement sombres, que le tableau est repoussant. Il peut être vrai, je le crains, mais on aime à le croire faux, et il excite encore plus l'horreur que la pitié. En parlant de quelque situation terrible, on dit en Corse : ce Si vuol la scaglia. » Cela demande la pierre à fusil. Tel est le sentiment qu'on éprouve en lisant la première nouvelle de ce recueil, la Fille du Cosaque. La manière de M. Tourguénef est bien différente. Sa modération, son impartialité, le soin qu'il a de celer ses propres convictions, comme un juge qui résume les débats, donnent à ses récits une puissance que la plus éloquente déclamation n'atteindra jamais. Empreints d'une poésie douce et triste, ils laissent une impression plus durable que l'indignation soulevée parles nouvelles de Vovtchko.

On sait que tous les peintres qui ont excellé à représenter la figure humaine ont été de grands paysagistes, lorsqu'ils ont voulu l'être, et on ne s'étonnera pas de trouver chez M. Tourguénef, profond scrutateur du cœur humain, le talent d'observer et de décrire les sites et les effets de la nature. Toujours exact et simple, il s'élève souvent à la poésie, sans paraître la chercher, par la vivacité de ses impressions et l'art avec lequel il met en relief les traits caractéristiques de ses descriptions. Et ce n'est pas seulement la nature de son pays qu'il nous fait sentir et comprendre; en lisant sa nouvelle intitulée Apparitions, il est impossible de ne pas admirer la variété et la vérité de ces paysages si différents. Quiconque, d'un site élevé, a contemplé la nuit la campagne de R.ome, se rappellera ces flaques d'eau de toutes formes se dessinant en clair sur un fond d'herbes noires et réfléchissant un ciel lumineux. M. Tourguénef les compare aux fragments d'un miroir cassé dispersés sur un parquet. Assurément on pourrait trouver une comparaison plus noble, mais je doute qu'on pût offrir une image aussi exacte. Et dans la même nouvelle, cette nuit d'été à Saint-Pétersbourg, qu'il appelle un jour malade, n'est-ce pas un de ces traits qu'on n'oublie pas, parce qu'ils donnent une idée juste et vraie, exprimée de la manière la plus nette et la plus énergique? Au reste, toute cette brillante fantaisie des Apparitions n'est qu'une sorte de cadre pour une suite de paysages, tous variés et tous merveilleusement peints.

Il est impossible, je crois, de rendre en français

le charme de ces descriptions à la fois si simples et si pittoresques, car la concision et la richesse de la langue russe défient les plus habiles traducteurs. Traduttore, traditore, disent avec raison les Italiens. Plus que personne, M. Tourguénef a eu lieu de se plaindre de ceux qui ont essayé de nous faire connaître ses ouvrages. Un d'eux, à qui d'ailleurs revient le mérite d'avoir le premier publié à Paris les Récits d'un chasseur, obligea l'auteur à réclamer contre maint contresens. Par exemple, M. Tourguénef crut devoir nous avertir qu'il ne nourrissait pas ses chiens avec des ortolans, comme son traducteur le donnait à entendre, ayant pris le mot russe qui signifie pâtée, pour le nom d'un oiseau inconnu en Piussie et cher à tous les gourmands. Pourquoi, dira-t-on, M. Tourguénef, sachant si bien notre langue, ne revoit-il pas lui-même les épreuves de ses traducteurs? C'est bien ce qu'il fait, mais savezvous ce qui arrive? Il est mécontent d'une expression et demande un changement; il indique à la marge que l'on fasse attention. Il s'agit d'un mot familier, vulgaire, d'une injure qu'un des personnages du roman de Fumée adresse à son ancien camarade : Harpagon, limace!... Puis vient un mot russe qui me semble correspondre à perruque, qualification que dans ma jeunesse nous donnions volontiers à nos aînés. A ce mot, traduit je ne sais comment, l'auteur avait ajouté iV. B. pour qu'on eût égard à son observation. Sur quoi on a imprimé : Harpagon, limace. Nota hene! Un de mes amis, que la moindre faute d'impression mettait au supplice, se consolait cependant, dès qu'il avait corrigé

à l'encre son propre exemplaire. Nous ne pouvons que conseiller à M. Tourguénef d'imiter cet exemple à l'occasion.

Je ne suis pas de ceux qui jugent du mérite d'un ouvrage par le nombre des volumes. Pour moi l'artiste qui a gravé certaines médailles grecques est l'égal de celui qui a sculpté un colosse; cependant il y a un préjugé, et jusqu'à un certain point je le partage, en faveur des œuvres de longue haleine. Comment ne pas tenir compte à un auteur des difficultés qu'entraîne un travail considérable, de son audace à l'entreprendre, de sa constance à l'exécuter? Si Homère avait composé sur des sujets différents vingt-quatre petits poèmes égaux chacun à un chant de Vlliade, serait-il toujours le prince des poètes? Pourtant on est en général très exigeant pour une composition de médiocre étendue, tandis qu'Horace permet de s'endormir un peu au milieu d'un long ouvrage. Au contraire, il faut que tous les vers d'un sonnet soient excellents... A tout prendre, je crois que le danger d'un sujet trop resserré consiste dans le soin trop minutieux qu'on apporte toujours, peut-être fatalement, à un semblable travail. In volontaire m.ent on est entraîné à traiter maint détail de médiocre importance avec trop de recherche, et à racheter par la finesse de l'exécution le manque d'ampleur dans la donnée choisie. On risque alors de ne plus voir la nature que par ses petits côtés, et on manque le but de l'art, comme ces peintres qui, dans leurs tableaux, rendent les accessoires avec tant de perfection, que l'attention du spectateur s'y porte et néglige les figures principales.

ÉCRIVAINS MUSSES. 303

J'essayais de montrer, il y a quelque temps ', comment la richesse admirable de la langue russe était un écueil pour les écrivains qui la manient, et cet écueil, M. Tourguénef ne l'a pas toujours évité. Parfois il se complaît trop dans des descriptions, très vraies sans doute, mais qui pourraient être abrégées, il aime et il excelle à noter des nuances délicates, et dans ce travail, dont je ne méconnais ni le mérite ni les difficultés, il s'expose à laisser s'alanguir une action intéressante. Des acteurs, et de très grands acteurs, ont souvent le défaut de s'occuper trop des mots de leur rôle et pas assez de son caractère général. On appelle cela marquer des intentions ^ je crois, et cela ne manque pas de plaire au public qui apprécie facilement le talent de l'acteur à varier les inflexions de sa voix. En marquant ainsi des intentions, je crains qu'on ne fausse celles de fauteur et qu'on ne lui attribue des traits auxquels il n'avait pas pensé. Dans les imprécations de Camille, mademoiselle Rachel donnait un sens ironique au dernier hémistiche de ce vers :

Saper tes fondements encor mal assurés.

Elle le soulignait pour ainsi dire par un merveilleux changement d'intonation; mais Corneille l'eûtil approuvée? Quiconque a entendu des paroles arrachées par la passion, a pu remarquer qu'elles sortent rapidement et avec une violence qui ne permet guère les transitions délicates. Je conçois

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