Je n'ose dire, comme le russe, craquante
bruits des artisans. A peine entend-on la garde du tsar qui fait la ronde, et aussi un lointain bruissement de chaînes.
» Et Moscou s'abandonne au sommeil, oubliant les souleurs de l'effroi. La place, dans l'obscurité de la nuit, est encore pleine de la justice d'hier. Partout les traces d'une récente boucherie. Ici des corps hachés en pièces, là des poteaux, des fourches, des chaudières pleines de poix refroidie; plus loin des billots renversés. Des griffes de fer se hérissent sur des piliers. Ceci c'est un tas de cendres mêlé d'ossements; sur des pals aigus des cadavres noircissent à la gelée, raidis dans leurs dernières convulsions.
)) Qui vient là? A qui ce cheval lancé à toute , bride sur cette place effrayante? Qui peut siffler ainsi? quelle est cette voix colère qui s'élève au milieu de la nuit? C'est un hardi Privilégié. Il a hâte, il court à un rendez-vous d'amour, et le désir lui brûle le cœur.
» — Allons, mon fier cheval, mon fidèle coursier, vole comme la flèche! Plus vite, plus vite!
» Mais le cheval effrayé secoue sa crinière tressée et se piète. Dans l'ombre, parmi les poteaux, se balance un cadavre suspendu à une traverse de chêne. Le cavalier allait se lancer dessous, quand le cheval effarouché se cabre sous le fouet, ronfle et se rejette en arrière sur ses jarrets.
» — Qu'as-tu, mon bon cheval? De quoi as-tu peur? Ne sommes- nous pas allés là-bas fouler durement, dans une vengeance de terrible colère, les traîtres ennemis du tsar? Leur sang a teint tes
sabots d'acier. Ne les reconnais-lu pas à présent? Allons, mon brave coursier, en avant! vole!...
)) Et le cheval, à bout de résistance, passe comme un ouragan sous le cadavre. »
Je terminerai par une pièce d'un tout autre caractère qui, de même que VAntchar, a eu le malheur d'être prise par la censure pour un dithyrambe révolutionnaire. Aujourd'hui l'une et l'autre sont imprimées dans toutes les éditions récentes de Pouchkine. Elle est intitulée le Prophète.
((Tourmenté d'une soif spirituelle, j'allais errant dans un sombre désert, et un séraphin à six ailes m'apparut à la croisée d'un sentier. De ses doigts légers comme un songe, il toucha mes prunelles; mes prunelles s'ouvrirent voyantes comme celles d'un aiglon effarouché; il toucha mes oreilles, elles se remplirent de bruits et de rumeurs, et je compris l'architecture des cieux et le vol des anges audessus des monts, et la voix des essaims d'animaux marins sous les ondes, et le travail souterrain de la plante qui germe. Et l'ange, se penchant vers ma bouche, m'arracha ma langue pécheresse, la diseuse de frivolités et de mensonges, et entre mes lèvres glacées sa main sanglante mit le dard du sage serpent. D'un glaive il fendit ma poitrine et en arracha mon cœur palpitant, et dans ma poitrine entr'ouverte il enfonça une braise ardente. Tel qu'un cadavre, j'étais gisant dans le désert, et la voix de Dieu m'appela : Lève-toi, prophète, vois, écoute, et parcourant et les mers et les terres, brûle par la Parole les cœurs des humains. »
[Portraits historiques et liiiéraires).