UN BON DÉBUT
Le cosaque Yourii veut profiter de son étrange ressemblance avec le tsaréwitch Démétrius, fils divan le Terrible, que sous le règne de Fédor, frère d'Ivan, le ministre Boris Godounof a fait assassiner, pour se frayer un chemin au trône. L'instrument de Boris, l'assassin du jeune Démétrius, a été le cosaque Ghevaz Evanghel. Celui-ci, mourant, a tout révélé à Yourii. 11 lui a fait part aussi de sa ressemblance avec Démétrius et lui a légué la croix d'or, garnie de pierreries, qui appartenait au prince.
Yourii quitte la Russie et va en Pologne demander asile au généreux prince Adam Wiszniowiecki. Il a revêtu un costume de moine. Il arrive au moment où le pane Maluski se fait fort de dompter un cheval tartare des plus difficiles.
YOURII, s'avançant. — Nobles panes, prenez pitié d'un malheureux étranger. Je viens de Russie, et on m'a dit à Smolensk que jamais un infortuné n'avait passé devant le château du prince Adam sans recevoir des marques de sa générosité.
MNiszEK. — Je vous le disais bien, prince Adam; tous les mendiants vous connaissent, et vous les attirez de vingt lieues à la ronde.
LE PRINCE ADAM, à Yourii. — Tu CS un moine
grec et schismatique, je crois. N'importe, je ne
démentirai pas ma réputation. Tiens, (il lui donne un ducat.) Va à la cuisine, on te donnera à manger.
MARINE. — Quelle figure de réprouvé!
MALUS Kl. — Il a plus l'air d'un bandit que d'un moine.
LE PRINCE ADAM. — Eh bien! tu restes? Que demandes -tu encore?
YOURii. — Prince Adam, un de ces nobles panes s'apprête à monter un cheval difficile; me permettras-tu de le voir?
LE PRINCE ADAM. — Yoilà le premier moine qui préfère un noble spectacle à la vue d'une marmite. Ce garçon-là est bâtard de quelque gentilhomme. Ah ! voici le cheval.
CONSTANTIN. — Eh bien! pane Maluski, qu'en dites vous?
LE PRINCE ADAM. — Il cst cucore teoips de se dédire.
MNiszEK. — Allons! allons! annulez cette gageure ridicule.
MALUSKI, ôtant sa pelisse, à Marine. — Permettez-
moi, pana, d'ôter cette pelisse et de la déposer à vos jolis pieds. Je souffre de les voir sur ce gazon humide.
MARINE. — Dieu me préserve d'oser fouler du velours de France!
CONSTANTIN. Trêvc de galanteries françaises, Maluski. A cheval.
MALUSKI. — Très volontiers, (il descend dans la cour.)
MNISZEK. — Petite folle, tu seras cause qu'un brave gentilhomme se rompra un bras ou une jambe.
UN BOX DÉBUT. jgo
MARINE. — Il dit qu'en France...
MNiszEK. — Eh! que nous importe ce qui se fait en France!
LE PRINCE ADAM, regardant dans la cour, à Maluski. ■— Voulez-vous me donner vingt ducats?
CONSTANTIN, de même. — Oui, prends-y garde... (Aux palefreniers qui ont amené le cheval). Tenez donc cette maudite bête, que monsieur se mette en selle!... Maluski, Maluski, vous avez plus de chance que moi... le sable est épais, et vous allez tomber comme sur un matelas.
YOURII, regardant dans la cour. — Tournez-lui la tête vers le soleil. Vous voyez bien qu'il a peur de son ombre.
CONSTANTIN. — De quoi te mêles-tu, moine?
MNISZEK. — Le Moscovite a raison. Maluski, faites-lui tourner la tète vers le soleil.
MARINE. — Ne montez pas, pane Maluski, vous me faites peur. Revenez. Ah!
CONSTANTIN. — Pile OU face?... Allons, allons! Il se relève. Ce n'est rien. Mais les dentelles et le velours français sont rudement traités...
MALUSKI, dans la cour- — Maudite bride polonaise!... N auriez-vous pas ici un mors français?
MNISZEK. — Allons, allons! revenez, vous boitez. C'est assez de folies.
YOURII. — Prince Adam, permets que j'essaie ce cheval.
LE PRINCE ADAM. — Toi?
YOURII. — Pourquoi pas?
MARINE. — Oui, oui, prince. Cela nous amusera de le voir rouler sur le sable.
LE PRINCE ADAM. — Alloiis, lïion révérend, voyons comment vous faites la culbute (Yourii descend après avoir jeté sa robe).
MALUSKI, qui revient en boitant légèrement. — C'est ma faute! J'ai l'habitude du harnachement français... Si j'avais pensé... Tenez, prince Constantin, voici vos vingt ducats,
CONSTANTIN. — Vous êtes-vous fait mal?
MALUSKi. — Rien, rien.
MARINE. — Regardez donc, le moine a l'air de causer avec le cheval... Mais c'est que cette vilaine bête l'écoute vraiment... Il lui tient la tête et l'embrasse tendrement... Ne trouvez-vous pas, messieurs, que ces deux mines farouches vont bien ensemble?
CONSTANTIN. — Sur ma parole, le drôle le charme. Il sait la chanson des Bohémiens.
MNiszEK. — C'est peut-être un bohémien.
Regardez comme il est noir.
CONSTANTIN. — Le chcval ne couche plus les oreilles... Il veut le prendre par la douceur... mais rien n'y fera... Oh! le voilà en selle... Ah!... il se tient... Oh! oh!... il est ferme... c'est le diable...
YOURII, dans la cour. — Hoyda! hovda!
LE PRINCE ADAM. — Il part commc une flèche. C'est un Tartare que ce moine. Il a poussé leur cri.
CONSTANTIN. — C'cst aussi le cri des Zaporogues K.. De toute façon, c'est un hardi coquin... Comme il est lancé... Quel train!
1. Les Cosaques imitaient en tout les Tarlares. Leur mom même est emprunté à la langue turque. Casak signifie éclaireur, partisan.