Baer, p
ÉTUDES SUR L'uISTOIRE DE RUSSIE. 217
donnez-moi au moins le temps de me reconnaître. » Alors, un marchand nommé Valouïef, fendant Ja presse s'écria : a Pourquoi tant causer avec ce chien d'hérétique? Voilà comme je confesse ce flùteur polonais! » Et il lui tira à bout portant un coup d'arquebuse dans la poitrine, qui mit fm à son agonie.
Tout le palais était encombré, et la foule qui assiégait les portes criait du dehors : « Que dit le bouffon polonais? » Quelques-uns répondaient par les fenêtres : a 11 avoue son imposture. » -- « Sabrez-le! Tuez-le! hurlaient mille voix confuses, parmi lesquelles on distinguait celles des trois frère Ghouiski à cheval dans la cour du palais, qui pressaient leurs complices d'en finir avec lusurpateur. Bientôt un cadavre défiguré, déchiqueté, le ventre ouvert, les bras hachés à coups de sabre, est traîné sur le perron. On le jette en bas des degrés et il tombe sur le corps de Basmanof. ce Vous vous limiez vivants; morts on ne vous séparera pas! » disaient les meurtriers dans leur sauvage triomphe K
(Les Faux Démet rius.)
1. Baer, p. 84, 8o; — Peyerle, p. 61 et suiv.; — Journal des Ambassadeurs polonais, p. 174 et suiv. ; — Letopis a miatejackh.p. 101. — L'auteur de cette dernière relation raconte que, Démétrius étant déjà mort, les Moscovites demandèrent à la tsarine Marpha s'il était son Gis? et qu'elle répondit : « Jl fallait me le demander quand il était vivant. A présent il n'est plus mien. » — Petreïs, p. 348, contre toute vraisemblance, rapporte que Basile Chouiski envoya interroger la tsarine mère, et qu'elle renia Démétrius pour son fils, sur quoi on le massacra. Chouiski était trop prudent pour hasarder pareille question lorsque son ennemi vivait encore.
On remarquera que la populace, dans ses outrages, appe-
4. — CHMIELNIGKI EST RECONNU POUR ATAMAN DES COSAQUES PAR J. CASIMIR, ROI DE POLOGNE.
Bogdan Chmielnicki, auditeur général des Cosaques d'Ukraine, a décidé une levée en masse contre les hotmans ou gouverneurs polonais. Il remporte une série de victoires sur les armées polonaises et devient assez puissant pour aider à l'élection du roi Casimir qui, en revanche, lui fait remettre les insignes d'ataman.
Le 10 février 1649, les commissaires parurent sur la place où les attendait Chmielnicki, revêtu d'une magnifique pelisse de renard noir, entouré de ses colonels et des anciens. Auprès de lui flottaient les queues de cheval dont les cosaques, à l'exemple des Tartares, se servaient en guise de drapeaux. Toute la place était couverte de soldats. Kissel s'avança, tenant d'une main la lettre du roi, et de l'autre une hulava, ou masse d'armes, dont le manche était incrusté de saphirs. C'était la marque du commandement et le symbole de l'autorité militaire de l'ataman. ce Sa Majesté, dit-il, m'a commandé d'assurer de ses bonnes grâces le sérénissime ataman et toute l'armée zaporogue... » Kissel passait pour éloquent, et cette phrase semblait l'exorde d'un discours étudié, lorsqu'il fut brusquement interrompu par un des colonels : « Le roi, c'est le roi, s'écria-til, et vous, vous êtes des roitelets. Il y a longtemps que vous faites du tapage chez nous; à présent, il s'agit de payer les pots cassés. Et toi, Kissel, toi que nous tenions pour une esquille de nos os, tu
lait Dèmétrius le bouffon polonais, le flùteur polonais, mais non pas Grichka Otrepief. Personne ne croyait alors à l'identité des deux personnages.
nous as quittés pour te faire Polonais. » Chmielnicki imposa silence au colonel. Un peu déconcerté par l'apostrophe et les murmures des cosaques, Kissel ajourna sa harangue et remit silencieusement à Ghmielnicki la masse d'armes et un étendard rouge, à l'aigle de Pologne, portant pour légende : Casimirus Rex. La foule parut apprécier médiocrement le présent royal, et plusieurs crièrent : ce Nous n'avons que faire de vos babioles! d Le colonel Djedjalyk, s'avançant, dit à Kissel : a Vous pensez nous attraper pour nous remettre le joug sur le cou ; mais nous ne nous laisserons pas prendre à vos belles paroles; notre manière à nous de discuter, c'est à coups de sabre. Mélez-vous de votre Pologne et laissez là notre Ukraine! » Djedjalyk était un des favoris de Ghmielnicki; c'était lui qui avait tué de sa main Barabache, lancien ataman. a Que le diable t'emporte! s'écria Chmielnick, j'avais préparé quelque chose pour dire à ces messieurs, et tu me l'as fait oublier. Mais cela me reviendra. En attendant, allons dîner. » Avec ses festins homériques et sa bonhomie patriarcale de commande, l'ataman ne parvenait pas moins à désespérer les commissaires, que ses colonels avec les insolences et leur grossièreté. Pendant plusieurs jours, il fut impossible de parler d'affaires. Lorsque à table la conversation s'engageait sur la politique, les officiers cosaques expliquaient à leur manière les motifs qui leur avaient fait prendre les armes, s'échauffaient les uns les autres au récit des injures que leur pays avait soulTertes, et des paroles menaçantes semblaient disposés à paisser aux voies de
fait. Un ecclésiastique polonais ayant une fois exprimé le doute que Chmielnicki fût exactement renseigné sur un fait allégué dans la discussion, un des colonels s'écria : a Comment, pope, tu oses contredire l'ataman! et, saisissant sa masse d'armes, il aurait fendu le crâne au prêtre si celui-ci n'eût aussitôt quitté la table.
(Les Cosaques d'autrefois.)