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MORT DE CHMIELNICKI

Apres avoir combattu toute sa vie pour l'indépendance des Cosaques de l'Ukraine, après avoir vu enfin celte indépendance reconnue par la Pologne, Bogdan Chmielnicki, le tout puissant et vénéré patriarche des Cosaques, meurt non sans craindre encore pour l'avenir de ses compatriotes.

Depuis quelques mois, les forces de Chmielnicki ne répondaient plus à l'activité de son esprit. L'inquiétude qui le dévorait aggravait encore sa situation. Tous les habitants de Czehrin avaient remarqué sa faiblesse croissante, et, comme s'il ne suffisait pas de dix campagnes pénibles, de toutes les fatigues du commandement et d'excès de tout genre, pour détruire la plus forte organisation, le bruit commença à se répandre qu'il avait été empoisonné. Un gentilhomme polonais, disait-on, était venu en Ukraine pour demander la main d'une de ses filles. Il avait fait cadeau à l'Ataman de quelques bouteilles d'eau-de-vie, et, en la lui faisant goûter, il lui avait versé un poison lent. Tout le monde croyait alors aux poisons lents, et, ce qui confirmait l'idée d'un crime aux yeux de la multitude, c'est que le

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Polonais n'avait pas reparu. Bien que épuisé par la soufirance, l'Ataman ne cessait de s'occuper d'affaires et suivait avec la même application les fils de ses négociations compliquées. La maladie faisait des progrès si rapides qu'on pouvait déjà prévoir undénoûment fatal et prochain, lorsque arrivèrent à Czehrin des envoyés du tsar, dont le principal était Boutourline, qui avait accompagné Chmielnicki dans sa dernière campagne. Ils venaient au nom de leur maître demander à l'Ataman des explications sur sa conduite et se plaindre des traités conclus par lui, au mépris de ses serments, avec la Suède et avec Ragoczi. Les Moscovites ignoraient encore ses dernières relations avec la Pologne Ghmielnicki protesta de sa fidélité, s'excusa sur les nécessités de la guerre et de la politique, puis, rompant brusquement l'entretien, qui, disait-il, le fatiguait, invita les ambassadeurs à passer à table et à diner de ce que le bon Dieu lui envoyait. Il ne les revit plus.

Jugeant avec sang-froid qu'il n'avait plus quun petit nombre de jours à vivre, il avait voulu employer ce qui lui restait de forces à faire ses adieux à ses compatriotes II avait convoqué, pour le 6 août, une assemblée générale de l'armée zaporogue. Il y parut soutenu par deux de ses officiers, car il était trop faible pour marcher. Il ôta son bonnet, selon l'usage, et, d'une voix émue, il dit : a Frères, le temps et la maladie me pressent. Je ne vous redirai pas ce que vous savez comme moi, les misères, les douleurs que le peuple russien a endurées sous la tyrannie des seigneurs polonais.

et les souffrances de notre Église orthodoxe, persécutée par les papistes. Enfin, Dieu a étendu sur nous sa main protectrice, comme jadis il fit sur les Israélites en Egypte. Nous avons relevé nos autels et brisé un joug honteux au prix de combien de sang! vous le savez. Depuis dix ans je me suis voué au service de la patrie, et je n'ai ménagé ni ma santé, ni ma vie. Par la volonté du Tout-Puissant, la vieillesse et la maladie m'ont accablé; me voilà sans forces, je vais mourir, et vous laisser, mes frères, à votre destinée. Je vous remercie tous, mes frères bien-aimés, de l'honneur que vous m'avez fait en me choisissant pour votre Ataman, de votre fidélité, de votre obéissance. Je vous remercie pour votre courage dans trente-quatre batailles contre les Polonais, les Hongrois, les Valaques et les Tartares; je vous remercie surtout pour la concorde et l'union fraternelle qui nous ont soutenus aux jours d'épreuves. Je vous rends la boulava, le bountchouk, l'étendard, les sceaux, symboles de mon autorité. Choisissez-vous un ataman, et quant à moi, mes frères, pardonnez-moi en chrétien, si, par fragilité de l'humaine nature, j'ai offensé quelques-uns d'entre vous. »

Tous ces vieux soldats, nourris dans le carnage, ne lui répondirent que par leurs sanglots. Chmielnicki pleurait lui-même; mais reprenant sa fermeté par un effort suprême, il poursuivit : « Je regrette, mes frères, de n'avoir pu terminer ces guerres comme je l'aurais voulu. Je m'étais flatté d'assurer pour toujours votre liberté et votre indépendance, de délivrer toutes les terres russiennes; Dieu en a

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disposé autrement. Je n'ai pu accomplir ma tâche; je meurs inquiet de votre avenir. Je ne sais ce qui arrivera après moi ; mais je vous en prie, tandis que je vis encore, choisissez-vous librement un ataman. Sachant voire décision, je mourrai plus tranquille ».

Personne n'osant répondre, il reprit :

a Vous avez des liommes expérimentés et habiles. »

Il nomma plusieurs colonels, parmi lesquels on s'étonne de ne pas trouver Bogun, et marqua une préférence pour l'auditeur Wygowski. « Il est auprès de moi depuis dix ans, leur dit-il, il sait toute la politique et peut être utile à l'armée. Je voudrais qu'il me succédât. »

ce Non ! non ! s'écrièrent mille voix. Pour tes bons services envers l'armée zaporogue, pour ton sang versé, pour ton courage et ton esprit, qui nous ont délivrés, qui nous ont glorifiés devant le monde, qui ont fait de nous un peuple libre, nous voulons t'honorer jusqu'après ta mort. Nous ne voulons pour ataman que ton fils lourii. » Les candidats proposés par Chmielnicki furent les plus empressés à voter pour son fils.

(( Je suis touché de votre affection, mes frères, dit le vieillard, et je vous en rends grâces. Mais mon fils est un enfant de seize ans. Comment serait-il votre ataman en ces temps de périls? Il vous faut un homme d'expérience. Quant à mon fils, soyez ses protecteurs, c'est ainsi que vous me prouverez votre reconnaissance. ».

(( Nous lui donnerons de bons conseillers, répondirent les cosaques. Nous voulons à notre tète un

Ghmielnicki ; nous l'aimerons en nous souvenant de toi et en te bénissant, notre petit père. »

Longtemps il résista ; vaincu enfin par les instances des soldats, il appela son fils et lui remit la boulava. « Ne sois pas orgueilleux, mon fils, lui dit-il, respecte les anciens, sois afi"able avec tes camarades. Ne t'attache pas aux riches, ne méprise pas les pauvres : aime-les tous. Garde en ton cœur la crainte de Dieu, et comme moi, sois fidèle à tes serments. Si tu y manquais, le malheur retomberait sur les autres et sur ta propre tête. Et vous, mes amis, donnez-lui vos conseils, et vivez toujours unis comme des frères. )) Il s'évanouit en prononçant ces mots, et on l'emporta tout épuisé dans sa maison. Il languit encore quelques jours. Après avoir reçu les derniers sacrements de l'archevêque de Tchernigof, il donna des ordres pour son enterrement. (( Je ne veux pas qu'on m'ensevelisse à Czehrin, dit-il, parce que cette ville a été trop longtemps sous la domination des ennemis du peuple russien. Enterrez-moi à Subbotof, dans cette petite terre que j'ai acquise de mon sang; à Subbotof, qu'on m'a enlevée, et d'où est sortie la flamme qui a délivré rUkraine. )) Le 15 août 1657, le canon et le glas des cloches de Czehrin annoncèrent aux cosaques que leur patriarche venait d'expirer.

Les peuples aiment à trouver dans le chef qu'ils se sont choisi les vertus et jusqu'aux défauts de leur caractère national. Bogdan Ghmielnicki fut comme le type accompli du cosaque. Il était brave, rusé, entreprenant; il avait l'instinct de la guerre. Son intempérance, sa brutalité réelle ou de com-

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mande ne lui nuisaient pas plus auprès des Russiens que les galanteries de Henri IV ne choquaient les Français, Peu de souverains furent plus absolus, aucun n'observa avec plus d'attention les lois et les usages de son pays. Dans le cercle de l'armée zaporogue, il semblait n'être que l'humble exécuteur des décisions de l'assemblée. Tout son pouvoir consistait dans la persuasion qu'avaient tous ses cosaques de son inaltérable attachement à leurs intérêts. Son ambition était, à vrai dire, du patriotisme ou plutôt un dévouement absolu à cette association étrange qu'on appelait l'armée zaporogue. Ses institutions étaient les seules qu'il comprît jamais, et le plan qu'il poursuivit toujours fut de former non pas une nation, mais des régiments de soldats dont chacun aurait sous ses ordres quelques serviteurs pouvant devenir soldats eux-mêmes. C'était une aristocratie comme celle de Pologne qu'il voulait fonder, mais moins dure et accessible à tous les hommes de cœur. Quant à élever les paysans au rang de cosaques, c'est une idée qu'il n'eut jamais, mais qu'il éveilla partout autour de lui, au point que l'Allemagne elle-même étrangère aux mœurs slaves, s'en alarma sérieusement. Trop faible pour conquérir seul son indépendance, il dut accepter les alliés que les circonstances lui offrirent, choisissant néanmoins toujours ceux qui ne pouvaient le dominer. On a vu que ce ne fut qu'à la dernière extrémité qu'il se résigna à la protection du tsar, et il parait s'en être bientôt repenti. Avec des ressources très médiocres, avec des alliés auxquels il fut toujours suspect et qui l'abandonnaient aussi facilement

qu'il les abandonnait lui-même, il parvint, pendant dix ans, à maintenir l'Ukraine libre de tout joug étranger. Il aurait réussi peut-être à fonder son indépendance sïl était arrivé plus jeune au pouvoir ou s'il avait pu transmettre son autorité à un chef aussi habile que lui-même. Il mourut désespérant de l'avenir de sa patrie et prévoyant bien que son lils lourii serait hors d'état de continuer sa tâche. Si Ghmielnicki eût vécu sous un roi comme Etienne Batthori, il Teût aidé sans doute à réformer l'absurde constitution de la Pologne et à substituer une monarchie forte à l'aristocratie anarchique si fatale à ce pays. Malheureusement il ne trouva que des princes inconstants et légers, et ils ne virent qu'un rebelle dans l'homme qui pouvait être leur plus utile instrument. Bien qu'il ménageât la Pologne, qui deux fois fut à ses pieds, Ghmielnicki lui porta le coup le plus funeste en lui ôtant l'Ukraine et en introduisant, pour ainsi dire, les Moscovites dans le secret de la faiblesse de la république. Dans un jour de colère, il prépara son démembrement.

(Les Cosaques d'autrefois.)

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