IG
bientôt guère mieux connues que celles de la Ligue ou de la Fronde. Remarquons en passant que la critique de M. Leclercq, pour vive qu'elle soit, ne va jamais jusqu'à Tinjure, encore moins à la calomnie. Ses traits sont aigus, mais non pas empoisonnés. 11 sait railler, mais il ne sait pas haïr. On commence à savoir ce que c'est que la haine en France. La politique nous a fait ce présent, et elle a tué chez nous la gaieté.
La gaieté est, à mon avis, le caractère distinctif du talent de M. Leclercq; elle éclate dans tous ses tableaux, même dans ceux où il avait à reproduire les plus tristes défauts de notre temps. Courier a dit de notre grande nation, que nous ne sommes pas un peuple d'esclaves, mais un peuple de valets. Dans V Esprit de servitude, M. Leclercq a repris avec moins d'amertume ce vice du Français, tantôt courtisan de Louis XIV, tantôt flatteur du peuple souverain. Ce vieux valet de chambre, devenu un bon bourgeois dans l'aisance, et qui regrette son esclavage chez M. le marquis, donne une leçon tout aussi utile et infiniment plus amusante que ne pourrait faire un ministre disgracié ou un tribun oublié de la multitude.
Ce n'est pas seulement dans la peinture des défauts et des ridicules que M. Leclercq a montré son talent d'observation; VHonnète homme, comme on disait au xviii^ siècle, est représenté dans quelques-unes de ses pièces avec des traits qui ne seraient pas désavoués par nos maîtres. Je ne connais pas de peinture plus ravissante du bonheur de la vie de famille que celle que nous a laissée M. Leclercq
dans son Château de Caries. C'est à mon avis un petit chef-d'œuvre de sensibilité et de grâce, dont je conseille la lecture à tous ceux qui se trouveront incommodés d'un article de la Gazette des Tribunaux ou d'un premier-Paris dans un journal politique.
M. Leclercq a cessé d'écrire longtemps avant que son talent eût rien perdu de sa puissance et de sa souplesse, mais il aimait toujours à causer de littérature, et suivait avec curiosité et intérêt les essais de ses contemporains. On était sûr de trouver auprès de lui un critique aussi éclairé que bienveillant, sachant, chose rare, se placer à tous les points de vue pour mieux juger l'œuvre qui lui était soumise. Autant d'autres sont empressés à trouver les défauts, autant il se montrait ingénieux à découvrir les qualités, à suggérer des corrections, ou même des idées nouvelles. Tous ses lecteurs sauront combien il fut homme d'esprit; ses amis seuls savent combien il fut aimable et bon.
(Portraits liistoriques et Uttcraires.)
Nous citons, non sans quelque complaisance, un certain nombre de pages de Mérimée sur Pouchkine et Tourguenef. En se reportant à nos extraits des Débuts dhin aventurier^ des Faux Démétrius et des Cosaques d'autrefois, aux scènes traduites de VInspecteur général de Gogol que nous avons données dans ce volume, en lisant enfin les pages qui suivent sur les deux grands romanciers russes que semblait préférer Mérimée, nos lecteurs pourront se faire une idée de la vive sympathie qui entraînait Mérimée vers la Russie, son histoire et sa littérature. N'oublions pas non plus qu'il a fait une étude sur Nicolas Gogol (1831), qu'il a traduit de Pouchkine, ou composé d'après lui : la Dame de Pique (1849), les Bohémiens (1852), le Hussard (1832), le Coup de Pistolet (1836), et qu'il a également traduit de Tourguenef : le Juif^ Petouchkof, le Chien (1869), Etrange Histoire (18"?0).
C'est bien la preuve qu'il a été russophile avant l'heure.