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ALEXANDRE POUCHKINE

... Le plus sceptique a ses moments de croyance superstitieuse, et sous quelque forme qu'il se présente, le merveilleux trouve toujours une fibre qui tressaille dans le cœur humain. Toutefois la première condition pour exploiter notre crédulité, c'est

de croire. En lisant, le soir, dans mon lit, quelques histoires de revenant, je frissonnerai au craquement d'une boiserie, pourvu que l'auteur se montre aussi crédule, aussi peureux que moi. Si d'abord il se donne pour un esprit fort, adieu la terreur. Le tort de Pouchkine, en employant les superstitions populaires de son pays pour les machines de son poème, fut de les prendre du côté ridicule, et de donner à tout son récit une tournure ironique. Telle fut la manière de Hamilton. Ses contes de fées sont charmants sans doute, mais j'aime mieux ceux de Perrault. Remarquez encore que Hamilton s'égayait avec un fantastique usé par la mode, et dont peutêtre on ne pouvait plus faire un meilleur usage. Pouchkine, au contraire, avait découvert une mine inconnue, car alors le beau monde de Saint-Pétersbourg n'entendait rien aux antiquités slaves; mais, tout le premier, il en méconnut l'importance et n'y apportaquela curiosité un peu méprisante d'un voyageur européen qui aborde dans une île de sauvages. Pour traiter le merveilleux au xlv siècle, l'Arioste n'est pas, à mon avis, le guide qu'il faut prendre. C'est à lui pourtant que s'attacha Pouchkine. Quelques années auparavant, un homme de beaucoup d'esprit, Beckford, avait commis la même erreur. C'était l'homme de son temps qui savait le mieux l'arabe et qui avait étudié le plus à fond toutes les traditions de l'Orient. 11 a versé son immense savoir dans son roman de Vathek; mais au lieu de donner à son œuvre la forme grande et sérieuse dont elle était digne, il conte dans un style badin, pastiche très habile de Hamilton, les plus sombres et les plus

terribles légendes qu'ait inventées l'imagination orientale. Pouchkine, dans Bousslan et Lioudmila, est un épicurien incrédule qui ne sait pas garder son sérieux en débitant ses contes. Il ne nous montre ses géants qu'habillés en Croquemitaine, et dès qu'ils ne font plus peur, ils ont perdu presque tout leur mérite. Il conduit son héros par une nuit obscure au milieu de la steppe, devant un de ces tumulus antiques nommés kçurgànes, qu'a laissés dans les plaines de la R-Ussie une nation inconnue. Tout à coup le cheval de Rousslan s'arrête, hérissant sa crinière. Je m'attends à une apparition, et déjà je commence à partager la terreur du coursier. Du sommet du tumulus sort la tête d'un géant endormi. Cela rappelle trop les pâtés de perdreaux montrant la tète hors de la croûte. Pour le réveiller, Rousslan lui porte la pointe de sa lance dans les narines; le géant éternue, la steppe tremble... mais c'en est fait du merveilleux. Qui a peur d'un géant qui éternue? Cette fantasmagorie ne vaut guère mieux que les tigres de carton que les Chinois plaçaient sur leurs forteresses pour empêcher nos gens de donner l'assaut.

Plus tard Pouchkine trouva le style qui convient aux récits merveilleux, et quelques-unes de ses ballades sont des modèles en ce genre; on s'aperçoit qu'il a étudié et surpris les procédés des conteurs populaires. A leur exemple, il devient crédule, il se fait enfant; mais il oblige son lecteur à se transformer avec lui. C'est dans les récits de cette nature que j'admire surtout sa sobriété et l'art qu'il met à choisir les traits les plus frappants en négligeant

maint détail qui nuirait à l'illusion. En eiïet, un peu d'obscurité est toujours nécessaire dans une histoire de revenants. Remarquons encore qu'il y a dans toutes un trait qui frappe et qu'on n'oublie plus : trouver le trait qu'il faut, c'est là le problème à résoudre. Dans un certain château du nord de l'Angleterre, les hôtes qui vont gagner leurs chambres après minuit n'entrent pas plutôt dans un certain corridor, qu'ils entendent les pas de quelqu'un qui les suit, marchant avec des mules. On se retourne. Personne. Ces ynules ne sont pas là pour rien; l'inventeur de l'histoire a bien senti que des hottes ou des souliej's ne feraient pas le même effet. Tout gros mensonge a besoin d'un détail bien circonstancié, moyennant quoi il passe. C'est pourquoi notre maître Rabelais a laissé ce beau précepte : a. quil faut mentir par nombre impair, d Si le choix du détail est malheureux, il n'y a plus d'illusion. Un matelot racontait qu'il avait vu le fantôme de son capitaine, tué quelques jours auparavant : a II sortait de la grande écoutille avec son chapeau à trois cornes... — Conte cela aux soldats, dit un de ses camarades. On voit bien souvent des fantômes, mais jamais en chapeaux à trois cornes. ))

Le PHsonnier du Caucase, qui suivit d'assez près Rousslan et Lioudmila , marque un changement assez notable dans la manière de Pouchkine. Il abandonne les héros de l'antiquité et cherche ses sujets dans le monde où nous vivons. Pourtant il est encore tout plein d'idées romanesques et juvéniles, et ses caractères appartiennent plus à la convention qu'à la nature. On s'aperçoit en outre qu'il est brû-

lant de ferveur pour lord Byron, et il se jette sur ses traces avec l'étourderie d'un néophyte jurant in verba rnagistri. Gomme son maître, il a étudié la nature orientale; il a visité le Caucase, cette Algérie de la Ptussie, siège d'une guerre acharnée dont il n'était pas destiné à voir la fin. La fable du poème est des plus simples et ne se recommande pas par sa nouveauté. Un officier russe, prisonnier des Circassiens, est consolé dans sa captivité, puis délivré par une jeune fille Tchetchenge, qui, lui sachant un autre amour au cœur, se jette dans un torrent après l'avoir conduit aux premières vedettes des Cosaques. On sent des réminiscences du Gîaour, et du deuxième chant de Don Juan ; réminiscences habilement déguisées d'ailleurs sous des couleurs nouvelles. Malheureusement ses personnages parlent et agissent trop comme des héros de roman. La jeune Circassienne est la proche parente de Gulnare et de Haïdée, et c'est une belle personne qu'on ne voit guère que par les yeux de l'imagination lorsqu'on a vingt-cinq ans. Les descriptions de lieux, les aspects de la nature sont plus exactement peints, car l'auteur sait voir et choisir dans le spectacle qu'il a sous les yeux. Là encore se montrent le tact et la sobriété qui caractérisent Pouchkine. Tout jeune, il sait commander à son imagination, il se contient et se corrige. Ce n'est point Mazeppa lié sur le cheval sauvage, c'est un écuyer bien en selle, qui conduit sa monture là où il veut aller. Il me semble qu'aujourd'hui on méprise un peu trop le travail et qu'on n'estime que les génies primesautiers. Chez Pouchkine la verve ne fait pas défaut

assurément, mais elle est accompagnée d'un goût sévère et d'un désir de la perfection que le « travail de la lime » Unix labor, ne rebute pas...

Je ne dirai rien de quelques poèmes, tels que les Frères bandits, Mazeppa, le Cavalier de bronze, la Fontaine de BakJitchisaraï, ayant hâte d'arriver au plus important des ouvrages de Pouchkine, à celui qui seul pourrait donner une idée complète de son génie et en montrer les différentes transformations. C'est Eugène Oniéghine. S'il s'agissait d'un tableau, je dirais qu'il a été commencé dans la seconde manière du maître, et achevé dans la dernière, c'est-àdire à l'apogée de son talent. Les premiers chants sont une imitation, mais parfaitement russifiée, du Don Juan de lord Byron. Les derniers sont d'un caractère tout différent, et on dirait que le railleur, le sceptique impitoyable, a fait place à une âme tendre et passionnée. Après avoir longtemps cherché dans le cœur humain tous les vices, toutes les bassesses, pour les flageller et les bafouer, il s'aperçoit tout à coup qu'à côté de ces honteuses misères, il y a des traits sublimes. Il devient le poète du grand et du beau, dès qu'il l'a découvert.

Eugène Oniéghine est un joli garçon de Saint- Pétersbourg, atteint de tous les défauts de sa génération, mais ayant au fond du cœur quelque chose d'élevé et même une certaine dose de philosophie. Après avoir été quelque temps le roi de la mode, il prend en pitié ses faciles succès; le monde l'ennuie, et, blasé avant trente ans, il va vivre à la campagne, fort mal vu de ses voisins, qu'offense sa supériorité. Il en est un cependant qu'il distingue, c'est le jeune

Lenskoï, rapportant d'une université allemande un enthousiasme naïf et des aspirations sublimes. La philosophie de Schopenhauer n'était pas encore inventée.

Sa naïveté poétique divertit Oniéghine, qui l'aime tout en se plaisant à le taquiner. Lenskoï voit tout en beau, il aime tout, et se désespère que son ami ait une si triste expérience des hommes et des choses, ce L'allégresse du cœur s'augmente à la répandre. » Lenskoï, qui aime une demoiselle du voisinage, veut rendre Oniéghine témoin de son bonheur, et le conduit, presque malgré lui, dans la famille de sa fiancée, famille bien patriarcale, provinciale même. Mais il y a deux filles à marier. Tatiana, la sœur de la fiancée de Lenskoï, timide, réservée, n'osant dire un mot, est tout yeux et tout oreilles pour le froid compagnon de son futur beau-frère; il lui représente la perfection de ce comme il faut dont elle a entendu parler.

Tatiana est un volcan couvert de neige. Rien de plus gracieux que cette figure de jeune fille passionnée et candide, intelligente et crédule, fière et timide, vivant au milieu des rêves de son imagination. Mais pourquoi Oniéghine ne découvre t-il pas d'abord le diamant sous la gangue qui le cache? Pourquoi? parce qu'il n'a jamais vécu que d'une vie factice, parce qu'il n'a vu que du strass artistement taillé. Il ne connaît que ces belles poupées, habillées par la meilleure marchande de modes, et montées dans une de ces écoles où comme le veut mistress Malaprop, on apprend aux demoiselles (L un peu d'innocence et d'artifice ». Après bien des

hésitations, bien des tourments, la passion l'emporte et Tatiana écrit à Oniéghine pour lui avouer son amour, a Elle lui écrivit en français, dit Pouchkine, car on ne peut écrire une lettre en russe. » C'est une épigramme à l'adresse d'un de ses critiques. La lettre de Tatiana est en excellent russe et des plus touchantes. Oniéghine est surpris. Il n'a pas la moindre envie de l'épouser... Il dit fort poliment à Tatiana qu'il n'est pas son fait, et après quelques lieux communs de morale paternelle, il se retire, fort satisfait de ce qu'il croit un trait de galant homme, après avoir mortellement blessé un pauvre cœur.

Cependant Lenskoï est un peu piqué que sa fiancée et sa famille n'aient pas été mieux appréciées par Oniéghine. Il y a entre eux un peu de contrainte et de froid; puis un mot piquant échappe, et on y répond. Grâce à des amis très chatouilleux sur le point d'honneur pour leurs amis, l'affaire est déclarée sérieuse; un duel a lieu, et Lenskoï est tué. Oniéghine doit quitter la Russie pour plusieurs années. Il y revient mûri par le chagrin et par l'étude, plus indulgent pour les autres, moins égoïste et plus sérieux. Dans une grande soirée, il distingue une jeune femme remarquable par sa beauté et plus encore par son grand air. C'est la lionne de Moscou, mais lionne respectée par la médisance. Au milieu de ses longs voyages, Oniéghine a perdu la mémoire de toutes les demoiselles qui promettaient de son temps, et il s'adresse à un vieux général, son parent, aimé et considéré de tout le monde. — ce Quoi ! tu ne la connais pas? c'est

ma femme... Mais comment as-tu déjà oublié ta voisine de campagne, Tatiana? Viens, que je te présente. )) Tatiana le reçoit sans embarras ; elle n'est ni prude ni hardie, mais polie et gracieuse, affable même. Elle semble parfaitement à son aise, tandis qu'Oniéghine admire comment la petite provinciale s'est changée si vite en grande dame. Il commence à regretter sa froideur d'autrefois. Pas n'est besoin d'ajouter que bientôt il en est amoureux, et très sérieusement; mais à présent il a affaire à forte partie. Le général n'est pas jaloux, il est plein de confiance dans sa femme; mais celle-ci est prudente, et sa science du monde, nouvellement acquise, elle s'en sert pour éviter le danger, sans paraître le craindre ou même le soupçonner. A son tour, Oniéghine lui écrit; il lui envoie lettre sur lettre ; pas une n'obtient de réponse. Désespéré, il pénètre un jour dans l'appartement de Tatiana et la surprend tout en pleurs lisant les lettres qu'il lui a adressées. — (( Vous savez mon secret, lui ditelle; je vous ai toujours aimé; mais je suis mariée. Adieu pour toujours. » Ainsi finit le poème.

J'ai remarqué l'imitation du Don Juan dans la première partie de l'ouvrage, publiée plusieurs années avant la seconde; elle cesse complètement dans la suite du poème. Tous les caractères sont d'une vérité merveilleuse. Rien n'est forcé, tout est simple, facile, mais revêtu du plus admirable coloris. Il n'appartient pas à un Français d'apprécier la versification de Pouchkine, mais il n'y a pas de Russe instruit qui ne sache par cœur presque tous les versd' Eugrène Oniéghine.

S'il fallait résumer en quelques mots le caractère des poèmes de Pouchkine, il faudrait noter la simplicité de la composition, la sobriété des détails, et surtout le tact exquis qui les fait choisir. Telle est aussi sa manière dans ses poésies lyriques, où il est peut-être le plus admirable. Bien qu'il soit impossible de traduire des vers et surtout des vers lyriques en vile prose, j'essayerai pourtant de donner un exemple de sa manière. Quelque imparfaite que soit ma traduction, elle permettra pourtant d'apprécier les traits saillants du génie de Pouchkine mieux que je ne pourrais le faire comprendre par une longue dissertation. Je commencerai par une pièce célèbre, VAntchar. C'est le nom d'un arbre des Indes dont le suc est, dit-on, un poison mortel. Les Orientaux en content bien des merveilles; je ne sais si les botanistes le connaissent.

ft Dans un désert avare et stérile, sur un sol calciné par le soleil, l'antchar, tel qu'une vedette menaçante, se dresse unique dans la création.

D La nature, dans ces plaines altérées, le planta au jour de sa colère, abreuvant de poison ses racines et la pâle verdure de ses rameaux.

» Le poison filtre à travers son écorce, en gouttes fondues par l'ardeur du midi; le soir, il se lige en gomme épaisse et transparente.

» L'oiseau se détourne à son aspect, le tigre l'évite; un souffle de vent courbe son feuillage; le vent passe, il est empesté.

D Une ondée arrose un instant ses feuilles endormies, et de ses branches tombe une pluie mortelle sur le sol brûlant.

» Mais un homme a fait un signe, un homme obéit ; on l'envoie à l'antchar, il part sans hésiter, et le lendemain il rapporte le poison K

)) Il rapporte la gomme mortelle, des rameaux et des feuilles fanées, et de son front pâle, la sueur découle en ruisseaux glacés.

)) Il l'apporte, chancelle, tombe sur les nappes de la tente, et le misérable esclave expire aux pieds de son prince invincible.

» Et le prince, de ce poison, abreuve ses flèches obéissantes. Elles vont porter la destruction à ses voisins, sur la frontière. ))

Le cadre est étroit, mais le tableau est achevé et, si je ne me trompe, la composition a sa grandeur.

Voici maintenant un fragment très court où Pouchkine décrit une scène horrible, sans insister sur ses détails repoussants, et de façon pourtant à laisser l'impression la plus poignante. La pièce est intitulée le- Privilégié; je traduis ainsi le nom de Kromesnik, qui avait été donné aux gardes du tsar Ivan IV, ministres ordinaires de ses cruautés.

(( Quelle nuit! Une âpre gelée '. Au ciel, pas un nuage. La voûte bleue semble une courtine brodée, étincelante d'étoiles innombrables. Dans les maisons, silence absolu. Les portes sont assurées par des barres et de lourds cadenas. Partout repose le peuple; tout s'est tu, jusqu'aux rumeurs et aux

1. Le latin seul peut donner une idée de la concision du russe : At vir virum — misit ad anichar superbo vultu, — et ille obedienter viam ingressus est, — et rediit mane cum veneno.

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