LES COULEURS DE L'ETENDARD
EXTRAIT
Mon succès — il serait ridicule de ne point l'avouer — a été dû à la nouveauté. Or, quelle était cette nouveauté ? C'était le gallicisme mental. Quand je lisais Groussac j'ignorais que ce fût un Français qui écrivait en espagnol, mais il m'apprit à penser en Français et, plus tard, mon âme heureuse et jeune put conquérir le titre de citoyenne des Gaules.
En vérité, je vis de poésie. Mon illusion a pris une magnificence salomonique, j'aime la beauté, le pouvoir, la grâce, l'argent, le luxe, les baisers et la musique. Je ne suis qu'un homme d'art. Je ne suis bon qu'à cela. Je crois en Dieu, j'aime le
I, Article publié dans la Naciôn de Buenos-Ayres, le 27 février 1895, en réponse à un article de M. Paul Groussac sur le livre Los Raros de Rubén Dario.
RUBÉN DARIO RACONTÉ PAR LUI-MÊME
mystère ; le songe et la mort m'accablent ; j'ai lu beaucoup de philosophes et j'ignore tout de la philosophie. Je suis bien un peu épicurien mais c'est à ma façon ; que l'âme et le torps jouissent le plus possible sur la terre, et que tout le possible soit fait aussi pour continuer à jouir dans l'autre vie. Ce qui veut dire que je vois tout en rose.
L'adoration que j'éprouve pour la France fut, dès mes, premiers pas spirituels, immense et profonde. Mon rêve était d'écrire en français. Et même j'ai commis quelques vers dans cette langue ; qu'il leur soit beaucoup pardonné, car ils n'eurent pas de suite. Mon esprit savait, sans l'avoir lu, le discours de Rivarol. Il est vrai que Brunetto Latino pourrait répéter aujourd'huicequ'il disait de cette langue merveilleuse. Enpénétrant certains secrets d'harmonie, de formation, de suggestion de la langue française, j'éprouvais le désir de les découvrir dans la langue espagnole ou de les appliquer.
Pourquoi la sonorité oratoire de l'espagnol, ses cuivres castillans et sa fougue ne pourraient-ils acquérir les notes intermédiaires et traduire les idées indécises^ qui, le plus fréquemment, tendent à sourdre de l'âme. Les deux langues ne sont-elles pas d'ailleurs construites avec les mêmes matériaux? Quant à la forme, elle peut utiliser dans l'une et l'autre les mêmes artifices. L'évolution qui conduirait l'espagnol à cette renaissance, ne devrait-elle pas avoir lieu en Amérique, dès l'instant qu'en Espagne, la langue, murée par la tradition, est entourée et hérissée d'espagnolisme, « chose que rien ne nous arrachera, dit Valera, malgré tous les efforts ». Et voilà comment, pensant en Français et écrivant en un castillan dont les Académiciens
d'Espagne eussent approuvé la pureté, j'ai publié le petit livre qui devait initier l'actuel mouvement littéraire américain, duquel sortira sans doute, selon l'expression de José-Maria de Heredia, la renaissance mentale de l'Espagne.
(Trad. par MaxJDaireaux.) ^ 4 €
CHANTS DE VIE ET D'ESPÉRANCE
HISTOIRE DE MES LIVRES i
CHANTS DE VIE ET D'ESPÉRANCE
EXTRAIT
Certes, j'ai toujours eu, depuis les premiers jours de ma vie, la préoccupation profonde des fins de l'existence, la terreur de rinconnu, la peur de la tombe, ou, plutôt, la peur de l'instant où le cœur cesse de battre, et où la vie s'évade de notre corps. Dans ma détresse, je me suis jeté vers Dieu comme vers un refuge, je me suis saisi de la prière ainsi que d'une planche de salut. Mon cœur s'est empli d'affliction, quand j'ai examiné le fond de mes croyances, quand je n'ai pas trouvé ma foi assez solide ni assez fondée, quand le conflit de mes idées m'a fait vaciller et quand je me suis senti dépourvu de tout appui constant et sûr. Toutes les philosophies m'ont paru impuissantes et quelques-unes abominables, œuvres de fous et de malfaiteurs. Par contre, j'ai salué avec gratitude, depuis Marc-Aurèle jusqu'à Bergson, tous ceux qui donnent des ailes, de la tranquillité d'âme, des vols paisibles et qui nous apprennent à comprendre de la meilleure manière possible, l'énigme de notre séjour sur la terre.
Et 'le mérite principal de mon œuvre, si tant est qu'elle en ait, c'est d'être empreinte d'une grande sincérité, d'avoir mis mon « cœur à nu » et d'avoir ouvert toutes grandes les portes et les fenêtres de mon château intérieur pour montrer à mes frères le sanctuaire de mes plus intimes pensées et de mes songes les plus chers. J'ai connu ce que sont les cruautés et les folies des hommes. J'ai été payé d'ingratitude, trahi, calomnié, métonnu