‹ Pages choisies;Chapitre 33 sur 91 · I. Publiée à La Naciôn de Buenos-Ayres · texte numérisé non relu

I. Publiée à La Naciôn de Buenos-Ayres

RUBÉN DARIO RACONTÉ PAR LUI-MEME

dans unes meilleures intentions par des proches mal inspirés, j'ai été attaqué, vilipendié. Et j'ai souri avec tristesse. Après tout, j'ai senti le néant de toutes choses, la gloire y comprise. S'il est vrai que « le buste survive à U cité », il n'est pas moins vrai que dans l'infini de l'espace et du temps, le buste, la cité, et la planète même, hélas ! disparaîtront sous le regard impassible de l'Éternité !

EXTRAIT

... Et j'extériorise ainsi en vers transparents, simples et pleins d'une musicalité intérieure, les secrets de mon existence combative, les coups de la fatalité, les inévitables retours du destin. Il y a peut-être, çà et là, trop de désespérance; il n'en faut accuser que ces instants mémorables pendant lesquels une main de ténèbre fait vibrer davantage les fibres douloureuses de nos nerfs. Et les vérités de ma vie : « une vaste douleur et d'infimes préoccupations », « le voyage vers un vague Orient sur des barques entrevues », « la graine des oraisons qui fleurit en blasphèmes », « les effarements du cygne dans les mares », « le faux azur nocturne de la bohème détestée »... Oui, plus d'une fois j'ai pensé que j'aurais pu être heureux, si le « rude destin » ne s'y était opposé. La prière m'a toujours sauvé, la prière et la foi ; mais souvent aussi, le malin m'a attaqué de .toutes ses forces, me versant dans l'esprit le doute et la colère. Mais quoi ? Les plus grands saints n'ont-ils pas subi de plus terribles assauts. J'ai traversé des bourbiers. Je puis dire avec le courageux Mexicain : « Il y a des plumages qui traversent la boue des marais sans se salir; mon plumage est de ceux-là ». Quant à la bohème détestée, aurais-je perdu tant d'heures de ma vie dans l'agitation des nuits blanches, dans l'euphorie artificielle etdésorbitée des alcools, dans la dissipation d'une jeunesse trop robuste, si la fortune m'avait souri, et si le caprice et les tristes

LE VOYAGE AU NICARAGUA

erreurs d'autrui, ne m'avaient empêché, après une mort qui me fut cruelle, de fonder un foyer!...

Espérance qui sent l'odeur des herbes fraîches Trille du rossignol, printanier, matinal, Lys trop tôt fauché qui sur sa tige sèche, Recherche du bonheur et poursuite du mal.

Et que grâces soient rendues à la raison suprême si je puis m'écrier ainsi que je le fis dans le premier vers de ce livre : « Si je ne suis tombé, c'est que Dieu était bon ».

(Trad. par Max Daireaux.)

LE VOYAGE AU NICARAGUA

EXTRAIT

... Quand les heures furent venues des épanchemeiits oratoires, je contais à mes compatriotes mes longues rêveries et mes sincères intentions. Je répéterai ici quelques-unes de mes paroles, car je désire que Ton sache que dans ces instants, je fus reconnaissant à la nation Argentine et à mes amis de Buenos- Ayres. Je leur dis qu'un éminent espagnol, le recteur de l'Université de Salamanque, don Miguel de Unamuno, m'avait écrit, au sujet de mon retour à la patrie originelle, de belles paroles qui parlaient du grec Ulysse et de la merveilleuse Odyssée.

« Il n'est rien qui convienne davantage — exprimè-je — à ce retour vers mes lares, que la générosité de mes compatriotes, l'élévation du niveau intellectuel et une orgueilleuse et palpitante sympathie ont transformé en une apothéose, à peine méritée par les souffrances de l'absence et par ce parfum du cœur de la terre maternelle qlie le temps ni la distance n'ont pu effacer. Je pourrais dire avec uiae juste fierté que j'ai vu sauter le chien sur

RUBÉN DARIO RACONTÉ PAR LUI-MEME

le seuil de ma maison, et que ma Pénélope c'est cette Patrie, que s'il est vrai qu'elle tisse et défait sans cesse la toile de l'avenir, ce n'est que dans l'attente du moment qui lui permettra d'y broder une parole d'agrandissement, un mot magique que l'on prononcera pour que les portes d'un glorieux futur laissent passer le triomphe national définitif.

« La ville de Brème a pour devise un dicton latin que le prestigieux d'Annunzio a repris dans un de ses poèmes harmonieux et cosmiques : « Navigare necesse est, vivere non est necesse ».

« J'ai navigué et j'ai vécu ; Talada a été accueillante pour moi autant que Démétrius, et si la récolte d'angoisses fut copieuse, je ne puis nier qu'il m'ait été donné de contribuer au progrès de notre race, et à l'élévation du culte de l'Art dans une génération deux fois continentale. Que les anciennes tribulations soient bénies si elles ont aidé à ce résultat ^t bénie soit aussi la conviction qui toujours m'anima de ce qu'il est nécessaire de vivre. Ulysse revint chargé d'expérience et celle que j'apporte est enrichie d'un trésor d'espérances. Avant tout je veux dire à mes compatriotes qu'après avoir demeuré longtemps parmi les peuples étrangers, après avoir étudié leurs coutumes, mesuré leurs vies, pesé leurs progrès et apprécié leur civilisation, j'ai la conviction certaine que nous ne serons pas les derniers parmi ceux qui dans le chœur des nations maintiendront l'âme latine, ses prestiges et sa haute valeur, dans les prochaines et décisives agitations mondiales. J'ai vécu au Chili, pays combattif et pratique qui a su aussi s'affermir dans la paix. J'ai vécu dans la République Argentine dont les progrès étonnent le monde, terre qui me fut maternelle, et dont le drapeau bleu et blanc renouvelait chez moi une nostalgique illusion patriotique. J'ai vécu en Espagne, la mère Patrie. J'ai vécu en France, la Patrie Universelle. Et rien ne me donnait plus d'orgueil, rien ne m'était plus doux que d'entendre le nom

LE VOYAGE AU NICARAGUA

d'un compatriote répété par la renommée scientifique, par la voix autorisée de l'histoire ou par la célébrité littéraire ; et quand parfois malheureusement, le monde apprenait nos lamentables dissentiments, je ne pouvais contenir les battements de mon cœur devant nos Victoires que l'Europe commentait.

« L'Espagne pleure encore l'un de ses grands hommes disparus qui s'appela Angel Ganivet. Cet éminent Andaloux, qui des régions boréales, envoya tant de lumière à la Terre Maternelle. Ce Grenadin aujourd'hui glorifié rapporte l'histoire d'un homme de Matagalpa qui, après avoir parcouru les Afriques torrides et les lointaines Asies, s'en fut mourir dans un hôpital belge, et l'appela pour lui confier ses dernières pensées. Je ne sais comment s'appelait cet homme de Matagalpa, mais je sais que ce compatriote ignoré, dans sa modestie représentative, avait peut-être vu comme moi dans les constellations que contemplaient ses yeux de voyageur, les paroles classiques : « Navigare necesse est, vivere non est necesse ».

(( Si notre pays est peut-être demeuré en retard dans le vaste concert du progrès hispano-américain, cela est dû à des raisons ethniques et géographiques qui seront aplanies, à des motifs qu'expliquent des conditions particulières : nos antécédents historiques et l'absence de cette transfusion migratoire qui, dans d'autres pays, a réalisé des prodiges. Mais nous avons prouvé de façon pratique et vitale, qu'une impulsion opportune, une application de hautes et généreuses énergies, maintenue en accord avec les exigences de l'organisme national peuvent, devant la revision des valeurs universelles, démontrer que, en dehors de la population et de l'influence commerciale, on peut être quelqu'un dans le monde. »

«... Peut-être attendait-on de moi un discours fleuri de rhétorique et parfumé de poésie. Je sais ce que je dois à la terre de mon enfance et à la ville de ma première jeunesse; ne croyez pas que dans mes agitations de Paris, dans mes nuits de Madrid,

RUBÉN DARIO RACONTÉ PAR LUI-MÊME

dans mes soirs de Rome, dans mes crépuscules de Palma de Majorque, je ne fus jamais visité par des pensées telles que celles-ci : le carillon des vieilles cloches de notre cathédrale, ou la renaissance de ces jours si purs où d'étranges fleurs formaient des tapis de pétales et de parfums dans l'attente d'un Seigneur de triomphe, qui venait toujours, comme dans la Bible, monté sur un âne charmant et précédé de palmes vertes.

<( Ayant vécu éloigné et comme étranger à vos dissentiments politiques, je ne me crois pas même le droit d'y faire allusion. J'ai lutté et j'ai vécu, non pour des gouvernements mais pour la Patrie; et s'il est un exemple que je veuille donner à la jeunesse de cette terre ardente et féconde, c'est celui d'un homme qui., d'une façon désintéressée, se consacra à des idées d'art, qui fut aussi peu positif que possible et qui, après avoir été acclamié par des peuples pratiques, revint dans son foyer accueilli par des airs de triomphe; et moi, qui dis un jour que je ne pourrai chanter un Président de la République, dans la langue dont je me servirai pour chanter Halagaabal, je me plais aujourd'hui à proclamer la vitalité de l'œuvre de cet homme qui a transformé l'ancienne Nicaragua, et nous a donné l'orgueil de notre suffisance immédiate, et la presque certitude de notre avenir puissant.

« Loén avec ses tours, ses cloches, ses traditions; Loén ville noble et universitaire a toujours été dans ma mémoire, efficace et présente; depuis l'odeur des herbes écrasées dans mes promenades de gamin, depuis la vision du perroquet qui couve à l'air libre ses œufs d'ambre et d'or, depuis les boules de mimosa qui un jour à Palma de Majorque éveillèrent mes souvenirs d'enfance, depuis les échos des vagues qui, sur la Méditerranée merveilleuse répétaient les voix du « Playon » ou les rumeurs du « Poneloya » j'eus toujours en mer et sur terre la pensée de la Patrie. Et que ce fût dans Tâpre Afrique, à Naples la divine, ou dans l'illustre Paris, toujours en moi s'élevait une

LE VOYAGE AU NICARAGUA

pensée, un soupir que j'offrais à la vieille cathédrale, à la vieille cité, à mes vieux amis ; et c'est un fait qui s'expliquerait physiologiquement : comment dans le fond de mon cerveau résonnairle son des vieilles cloches et Taccent des anciennes paroles.

« ... Avant que de partir, je veux dire à mes amis d'autrefois, à mes camarades d'aujourd'hui et de demain, à ceux qui s'honorent de se dire mes disciples et en qui j'aperçois la faculté patriotique vitale, je veux leur dire ceci : il est en bon chemin, celui qui poursuit une illusion, quelle que soit cette illusion; il est en bon chemin, l'homme pratique qui, dans son illusion bancaire croit préparer d'heureux lendemains ; il est en bon chemin celui à qui son illusion politique procure des ambitions plausibles et des rêves pleins d'honneurs et celui qui par un fatal penchant doit chercher entre les étoiles un insaisissable profit ; il est en bon chemin s'il porte sa conscience sur la main et si son cœur est avec lui.

«... Par Oviedo Gomara et d'autres historiens des Indes j'ai connu quelque chose de notre terre ancienne et de ses enchantements originels. Je désire que la jeunesse de mon pays soit pénétrée de cette idée essentielle que, pour petit que soit le morceau de terre qui nous vit naître, il peut donner un Homère, si c'est la Grèce, un Guillaume Tell si c'est la Suisse ; et qu'elle sache aussi, que tout comme les individus, les nations ont leur visage et leur personnalité qui fixent les lois de leur destin, et qui donnent toute sa valeur à la place que Dieu leur assigna dans le plan presque inimaginable du progrès universel.

« J'éprouve une satisfaction profonde quand je vois la génération actuelle qui représente Tesprit de notre terre, briller dans l'armée internationale du Continent autant par la quantité que par la qualité. Nous possédons des matières premières en abondance, et ce n^est pas pour rien que Victor Hugo choisit

Page 1