NOCTURNE
Vous qui avez ausculté le cœur de la nuit ; vous qui, dans votre insomnie inexorable, avez scruté de l'oreille le choc d'une porte qui se clôt, le roulement d'une voiture lointaine, un écho vague, un bruit ténu...
Durant les instants d'un mystérieux silence, lorsque surgissent de leur géhenne les oubliés, à l'heure des morts, à l'heure du repos, vous saurez lire ces vers ruisselants d'amertume!
Comme dans un vase, je verse en eux mes douleurs, les douleurs que réveillent mes vieux souvenirs et mes affreux chagrins, et j'y verse les pauvres nostalgies de mon âme ivre de fleurs, et le deuil de mon cœur, si dolent après tant de fêtes !
Et le regret de ne pas être ce qu'il aurait fallu que je fusse, et la tristesse d'avoir perdu le royaume qui m'était destiné, et cette pensée que, sans doute, il* m'eut mieux valu ne point naître, et ce cauchemar qu'est ma vie depuis que je suis au monde, tout cela me revient au milieu du profond silence dont la nuit drape les chimères terrestres, et je sens comme un écho du cœur du monde qui pénètre et fait palpiter mon pauvre cœur.
(Chants de vie et d'espérance. Trad. par Gabriel Soulages.) ^ 25 €
RUBËN DARIO RACONTÉ PAR LUI-MÊME