MARGUERITE
Te rappelles-tu ?... Tu voulais être une Marguerite Gautier !... Il est toujours dans ma mémoire le visage, l'étrange visage, que tu avais cette fois-là, quand nous soupàmes côte à côte, lors de notre premier rendez-vous, en cette nuit joyeuse qui jamais ne reviendra.
Tes lèvres écarlates, tes lèvres de pourpre, de pourpre maudite, buvaient le Champagne dans le gracile baccarat. Les doigts effeuillaient la blanche marguerite : « Oui... non... oui... non...» , mais tu savais que, déjà, je t'adorais.
Ensuite, ô fleur d'hystérie, tu t'es mise à pleurer et à rire; et tes baisers, et tes larmes, je les ais eus, moi, sous ma bouche, et tes éclats de rire, et l'odeur fine de ta chair, et tes gémissements, tout cela, tout cela m'appartînt !
Et, un soir lugubre — après de si beaux jours — la Mort, cette jalouse, pour voir si tu m'aimais, comme une marguerite d'amour t'effeuilla !
{Proses Profanes. Trad. par Gabriel Soulages.)