LA CHANSON DE L'OR
hymne au vent qui passe. Rien n'est plus cruel que ce chant après le coup de dent.
Chantons l'or!
Chantons l'or, roi du monde, qui porte le bonheur et la lumière en quelque lieu qu'il aille comme des fragments de soleil morcelle.
Chantons l'or, qui naît du ventre fécond de la terre nourricière ; trésor immense, lait rutilant de cette gigantesque mamelle.
Chantons l'or, fleuve majestueux, source de vie, qui rend la jeunesse à ceux qui se baignent dans ses courants splendides, mais qui vieillit ceux qui ne peuvent approcher son torrent.
Chantons l'or, parce qu'on fait avec lui les tiares des pontifes, les couronnes des rois et les sceptres impériaux ; parce qu'il se répand sur les manteaux comme un feu solide, qu'il inonde les chasubles épiscopales et resplendit sur les autels, et parcequ'il soutient le Dieu éternel dans les custodes rayonnantes.
Chantons l'or, parce que nous pouvons être des égarés, mais que toujours il couvrira les folies abjectes de la taverne et les hontes des alcôves adultères.
Chantons l'or, parce qu'au sortir du coin il porte sur son disque le profil superbe des Césars, et s'en va remplir les caisses de ses vastes temples, les banques, et parce qu'il met en mouvement les machines, fait naître la vie, et engraisse les lards privilégiés.
Chantons l'or, parce qu'il procure les palais et les voitures, les robes à la mode, et les seins frais des femmes cupides, et le spectacle des échines qui se courbent, et les grimaces des lèvres éternellement souriantes.
Chantons l'or, père du pain.
Chantons Tor, parce qu'aux oreilles des jolies femmes, il soutient la rosée du diamant qui tremble au bord de ce joli coquillage rose ; parce que dans les poitrines il entend les battements du cœur, et parce qu'il est parfois dans les mains le symbole de l'amour et des promesses sacrées.
Chantons l'or, parce qu'il ferme la bouche qui nous insulte, retient la main qui nous menace et dompte les coquins qui nous servent.
Chantons Tor, parce que sa voix est une musique enchantée, parce qu'il est héroïque et parce qu'il luit sur les cuirasses des héros d'Homère, sur les sandales des Déesses et les cothurnes tragiques, et sur les pommes du jardin des Hespérides.
Chantons l'or dont sont faites les cordes des grandes lyres, les chevelures des plus tendres amantes, les grains des épis et le péplos qui, au lever du soleil, couvre l'aurore olympienne.
Chantons l'or, prix et gloire du travailleur, nourriture du bandit.
Chantons l'or qui traverse le carnaval du monde sous un déguisement de papier, d'argent, de cuivre, voire de plomb.
Chantons l'or, jaune comme la mort.
Chantons l'or que les affaires avilissent ; frère du charbon, or noir qui couvre le diamant ; roi de la mine où l'homme lutte et où la roche s'écroule et se brise ; potentat magnifique qui se teinte de sang dans le soleil couchant; chair de l'idole. Toile dans laquelle Phidias découpe le vêtement de Minerve.
Chantons l'or dans le harnais du cheval, le char de la guerre, le pommeau de Tépée, dans le laurier qui ceint les têtes lumineuses, dans la coupe du festin Dyonisiaque, dans l'aiguille qui blesse le sein de l'esclave, dans le rayon de l'astre et dans le Champagne qui pétille comme une dissolution bouillante de topazes.
Chantons l'or parce qu'ils nous fait gracieux, polis et corrects.