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LA CH/INSON DE L'OR

Chantons l'or parce qu'il est la pierre de touche de l'amitié.

Chantons l'or purifié par le feu, comme un homme par la doiileur; mordu par la lime, comme un homme par l'envie; frappé par le marteau, comme un homme par la nécessité ; rehaussé par Técrin de soie, comme un homme par un palais de marbre.

Chantons l'or, esclave méprisé par Jérôme, rejeté par Antoine, vilipendié par Macarius, dédaigné par Hilarion et maudit par Paul l'Ermite qui avait pour Alcazar une fruste caverne et pour amis les étoiles de la nuit, les oiseaux de Taabe, et les fauves hirsutes et sauvages du désert.

Chantons l'or qui fut Dieu sous la forme d'un veau, moelle mystérieuse de la roche, silencieux dans les entrailles de la terre mais bruyant au soleil et dans la vie, et résonnant comme un chœur de cymbales; poussière d'astre, résidu de lumière, incarnation de l'éther.

Chantons l'or, soleil amoureux de la nuit qui échange avec elle un suprême baiser, puis sur ses voiles de crêpe, répand une multitude d'étoiles, brillantes comme des louis d'or.

Oh ! Vous ! misérables ivrognes, privés de gloire et de solennités ; mendiants, prostituées, vagabonds, filous, bandits, chemineaux, pèlerins, et vous autres les exilés, et vous autres les paresseux, et vous autres, surtout, les poètes !

Joignons-nous aux heureux, aux puissants, aux banquiers, aux demi-dieux de la terre !

Chantons l'or!

Et le vent emporta cet hymne^, mélange de plaintes, de dithyrambes et d'éclats de rire ; et comme déjà la nuit obscure et froide était montée, l'écho le répétait dans les ténèbres,

Une vieille passa et demanda Taumône.

Et cet espèce de vieux loqueteux, aux apparences de mendiant, et qui peut-être était un pèlerin, peut-être même un poète, lui donna son dernier quignon de pain pétrifié, et puis il s'en alla dans l'ombre affreuse, grommelant entre ses dents.

[Aiur. ïrad. par Max Daireaux.)

LA NYMPHE

(conte parisien)

Dans le château que venait d'acquérir Lesbia, cette actrice capricieuse et endiablée, qui, par ses extravagances, a tant fait parler d'elle, nous nous trouvions réunis à table, une demidouzaine d'amis. Notre Aspasie présidait, et, pour l'instant, elle s'occupait à sucer, comme une enfant gourmande, un morceau de sucre humide, tout blanc entre les bouts roses de ses doigts. C'était rheure de la chartreuse. Sur la table, dans les cristaux, on croyait voir une dissolution de pierres précieuses, et la lumière des candélabres se décomposait dans les verres à moitié vides, où demeurait encore un peu de la pourpre du Bourgogne, de Tor pétillant du Champagne, des émeraudes liquides de la menthe.

Nous causions pleins de cet enthousiasme qui saisit les artistes après un bon dîner. Car tous nous étions artistes, plus ou moins; et, même, il y avait là un savant obèse qui, sur la blancheur d'un plastron immaculé, laissait voir avec orgueil le grand nœud d'une monstrueuse cravate.

— Ah oui! Frémiet ! dit quelqu'un.

Et, à propos de Frémiet, l'on parla de ses animaux, de son burin magistral et de deux chiens de bronze dont l'un près de nous flairait une piste, tandis que l'autre, le cou dressé et la queue droite, semblait regarder un chasseur. Qui donc parla de Miron ? Ce fut le savant qui récita en grec l'épigramme d'Anacréon : « Pasteur, conduis tes bœufs paître plus loin, à moins

que, croyant que la vache de Miron respire encore, tune veuilles l'emmener avec toi ».

Lesbia acheva de sucer son sucre et dans un éclat de rire argentin :

— Bah ! Que les satyres soient pour moi ! Je voudrais rendre la vie à mes bronzes, et, si la chose était possible, j'aurais pour amant l'un de ces demi-dieux velus. Je vous préviens que, plus encore que les satyres, j'adore les centaures, et que je me laisserais volontiers ravir par l'un de ces monstres robustes, ne fût-ce que pour entendre les plaintes de l'amant délaissé, qui plein de tristesse ferait pleurer ses pipeaux.

Le savant l'interrompit :

— Les satyres et les faunes, les hipocentaures et les sirènes ont existé, tout comme les Salamandres et le Phénix.

Toi^s, nous nous égayâmes, mais, dans le chœur que faisaient nos rires, on distinguait, irrésistible, le rire enchanteur de Lesbia, et son visage enflammé de jolie femme, resplendissait de plaisir.

— Mais oui, poursuivit le savant, de quel droit, nous les modernes, oserions-nous nier les faits que les anciens affirment? Le chien gigantesque que vit Alexandre, et qui avait la taille d'un homme, est aussi réel que l'araignée Kraken qui vit au fond des mers. Saint Antoine, abbé, âgé de quatre-vingt-dix ans partit à la recherche du vieil ermite Paul qui vivait dans une caverne. Ne ris pas, Lesbia. Le saint s'en allait à travers le désert, appu3^é sur son bâton, ne sachant où rencontrer celui qu'il recherchait. Après qu'il eût longtemps marché, sais-tu qui lui montra son chemin ? Un centaure « moitié homme, moitié, cheval » dit un auteur. Il parlait avec colère et puis il prit si rapidement la fuite que bientôt le saint l'eut perdu de vue ; le monstre s'en allait au galop, cheveux au vent et ventre à terre.

Au cours de ce même voyage, saint Antoine vit un satyre

LA NYMPHE

« petit homme d'étrange figure, qui se tenait auprès d'un ruisseau, il avait le nez busqué, le front rude et ridé, et la partie basse de son corps se terminait en chèvre-pied ».

— Ni plus, ni moins, dit Lesbia, M. de Cocureau, futur membre de l'Institut !

Le savant continua :

— Saint-Jérôme affirme qu'au temps de Constantin le Grand on conduisit à Alexandrie un satyre vivant, dont le corps fut conservé après sa mort. D'ailleurs, l'empereur d'Antioche le vit aussi.

Lesbia avait de nouveau remplit son verre de menthe et elle trempait sa langue dans la liqueur verte à la façon d'un félin.

— Albert Magne dit que, dans son temps, deux satyres furent capturés dans les montagnes de la Saxe. Eric Zormano assure que des hommes vécurent en Tartarie qui n'avaient qu'un pied et un seul bras planté sur la poitrine. Vicence vit un monstre que l'on amena au roi de France ; il avait une tête de chien (Lesbia riait). Ses muscles, ses bras et ses mains étaient par contre imberbes comme les nôtres (Lesbia s'agitait comme une enfant que l'on chatoirîlle) ; il mangeait de la viande cuite, et il buvait du vin avec avidité !

— Colombine ! cria Lesbia.

Et Colombine apparut, petite chienne de manchon qui semblait un flocon d'ouate, sa maîtresse la saisit et parmi les éclats de rire de tous ses amis :

— Tiens, dit-elle, prends cela, pour le monstre qui avait ta figure.

Et elle baisa sa petite gueuk rose, tandis que l'animal, frémissant, enflait les narines d'un air de volupté.

— Et, conclut élégamment le savant, Filagon Tralianus afïirme l'existence de deux sortes d'hipocentaures, dont l'une avait la taille des éléphants...

— Assez d'érudition, dit Lesbia.

Et elle vida son verre de menthe.

J'étais heureux. Je n'avais pas encore desserré les lèvres. Je m'écriai :

— Oh ! Que les nymphes soient pour moi ! J'aimerai contempler ces nudités des bois et des sources, au risque de me voir, comme Actéon, déchiré par les chiens ! Mais hélas ! les nymphes n'existent pas !

Et le joyeux concert se termina par une fugue rapide de rires et de personnes.

— ■ Mon cher, me dit Lesbia — ses yeux de faunesse me brûlaient le cœur et elle parlait à voix basse pour que seul je l'entendisse — les nymphes existent et tu les verras !

C'était un jour printannier. J'errais à l'aventure dans le parc du château, rêveurimpénitent. Les moineaux piaillaient sur les lilasen fleurs, et ils attaquaient les scarabées que leurs cuirasses d'émeraude et leurs plastrons d'or et d'acier défendaient contre les becs. Au creux des roses, le carmin, le vermillon, l'onde pénétrante des parfums langoureux ; plus loin les larges groupes de violettes aux couleurs apaisantes, aux senteurs de vierge. Et puis, les grands arbres, les épaisses ramures pleines d'un bruit d'abeilles, les statues dans la pénombre, les discoboles de bronze, les gladiateurs musculeux dans leurs superbes poses de gymnastes, les gloriettes parfumées que les plantes grimpantes recouvrent, les portiques, belles imitations Ioniennes, cariatides toutes blanches et lascives ou vigoureux supports de l'ordre Atlantique, aux épaules larges, aux muscles gigantesques. J'errais à travers le labyrinthe de ces divers enchantements lorsque j'entendis un bruit, là-bas, dans l'ombre des sous-bois,

LA NYMPHE

et qui semblait venir de Tétang où sont des cygnes blancs que l'on croirait ciselés dans l'albâtre, et d'autres dont le col moitié blanc, moitié couleur d'ébène, fait songer à une jambe blanche dans un bas noir.

Je m'approchais. Rêvais-je ? Oh ! jamais ! J'ai senti ce que tu dûs sentir, lorsque pour la première fois, dans sa grotte, tu aperçus Egérie !

Au milieu de l'étang, parmi l'inquiétude des cygnes épouvantés, était une nymphe, une nymphe véritable qui plongeait sa chair rose dans l'onde cristalline. La hanche, à fleur d'eau, apparaissait dorée par .l'opaque lumière qui traversait les brèches du feuillage.

Ah ! je vis des lys, des roses, de la neige et de l'or. Je vis un idéal incarné et vivant, et j'entendis à travers le bouillonnement sonore de l'onde blessée, un rire moqueur et harmonieux qui m'incendiait le sang.

Et soudain la vision s'enfuit. La nymphe surgit hors de l'étang, pareille àCythère dans son onde, et ramassant sa chevelure d'où ruisselaient des brillants, elle courut entre les rosiers, derrière les lilas et les violettes, au-delà des bosquets touffus, jusqu'à se perdre, hélas ! au tournant d'un chemin. Et je demeurai là, moi, poète lyrique, faune dupé, je demeurai à regarder les grands oiseaux d'albâtre qui semblaient se moquer et tendre vers moi leurs longs cols au bout desquels brillait la brune agathe de leurs becs.

Nous avions ensuite déjeuné ensemble, les mêmes amis que l'autre soir, et, entre tous, triomphant avec son plastron et sa grande cravate sombre, le savant obèse, futur membre de l'Institut.

Et soudain, tandis que tous parlaient de la dernière œuvre de

Frémiet exposée au salon, Lesbia s'écria de sa joyeuse voix parisienne :

— Té, comme dit Tartarin^ le poète a vu des nymphes.

Tous la contemplèrent avec stupeur, et elle me regardait. Elle me regardait comme une chatte, et elle riait comme une enfant, comme une enfant que l'on chatouille.

(A^ur. Trad. par Max Daireaux.)

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