LE VOILE DE LA REINE MAB
de la Madone. J'ai demandé à la nature ses couleurs et ses nuances, et j'ai flatté la lumière comme une amante, et j'ai voulu l'étreindre comme une maîtresse. J'ai adoré le nu dans toutes ses magnificences, dans tous les tons de la chair et dans les fugitives demi-teintes. J'ai tracé sur mes toiles les auréoles des saints et les ailes des chérubins. Ah ! mais toujours Tatroce désillusion! l'avenir! Vendre une Cléopatre deux francs pour pouvoir déjeuner !
• Et moi qui pourrais, dans la fièvre de l'inspiration, brosser l'admirable tableau que je porte au fond de moi.
Et l'autre disait : L'âme perdue dans la grande illusion de mes symphonies, je crains toutes les déceptions. J'écoute toutes les harmonies, depuis la Lyre de Terpandre jusqu'aux fantaisies orchestrales de Wagner. Mes idéals brillent parmi mes audaces d'inspiré. J'ai la perception de ce philosophe qui entendit la musique des astres. Tous les bruits se peuvent emprisonner, tous les échos se combiner. La ligne de mes échelles chromatiques peut tout contenir.
La lumière vibrante est un hymne et la mélodie des forêts trouve un écho dans mon cœur. Depuis le bruit de la tempête jusqu'au chant de l'oiseau, tout se mêle et se confond dans la cadence infinie.
Et cependant je ne distingue que le mépris de la foule grossière et la cellule du cabanon.
Et le dernier : Nous buvons tous à l'eau claire de la fontaine de Jouvence. Mais l'idéal flotte dans l'azur, et, pour que les esprits jouissent de sa clarté suprême, il est besoin qu'ils montent. Je possède le vers qui est de miel, celui qu'on cisèle
PROiiES CHOISIES.
dans l'or et celui qui se forge dans le fer incandescent. Je suis l'amphore du céleste parfum : je possède Tàmour! Colombe, étoile, nid, lyre, vous connaissez ma demeure. J'ai pour les vols incommensurables les ailes de l'aigle dont les coups magiques font plier l'ouragan. Et pour trouver des consonnances, je les cherche sur deux bouches qui se joignent; le baiser éclate et j'écris la strophe et si dans ce moment vous pouviez voir mon âme vous connaîtriez ma muse. J'aime les épopées, c'est d'elles que jaillit le souffle héroïque qui fait claquer les étendards onduleux sur les lances et les panaches qui tremblent, sur les casques. J'aime les chants lyriques, parce qu'ils parlent de déesses et d'amour. Et j'aime les églogues parce qu'on y respire le parfum de la verveine et du thym, et la sainte haleine des bœufs couronnés de rose. J'écrirais, je le sens, un poème immortel, mais je suis accablé par un avenir de misère et de faim.
Alors, la reine Mab, du fond de son carosse creusé dans une perle, prit un voile bleu, presque impalpable, et qu'on eut dit formé de soupirs ou tissu de regards d'anges blonds et pensifs. Et ce voile était le voile des songes, des tendres songes, qui font voir la vie couleur de rose. Et de ce voile elle enveloppa les quatre hommes maigres, barbus et impertinents. Aussitôt, ils cessèrent d'être tristes, car dans leur sein était entrée l'espérance et dans leur tête le soleil joyeux, et le démon de la vanité qui console les pauvres artistes de leurs profondes déceptions.
Et, depuis lors, dans les mansardes des malheureux élus où flotte le rêve bleu, on pense à l'avenir comme à une aube étincelante et l'on entend les rires qui chassent la tristesse et l'on danse d'étranges farandoles autour d'un Apollon blanc, d'un beau paysage, d'un vieux violon ou d'un manuscrit jaunissant.
[A^ur. Trad. par Max Daireaux.)
EDGAR ALLÂN POE
(fragment d'étude)
Ce fut par un matin humide et froid que, pour la première fois, j'abordai les terres immenses des Etats-Unis. Le « steamer » allait lentement et la rauque sirène hurlait, crainte d'un choc. Déjà nous avions laissé en arrière Pire Island et son phare élancé; nous étions devant Sandy Hook, d'où vint à notre rencontre la barque du Service de Santé. Uargot yankee, aboyeur, résonnait de toutes parts sous le pavillon étoile. Le vent froid, les sifflets stridents, la fumée des cheminées, le mouvement des machines, le vapeur qui glissait en route vers la grande baie, et jusqu'aux ondes ventrues de cette mer couleur d'étain, tout semblait dire : « AU right ». A travers la brume on distinguait les navires et les îles. Long Island déroulait l'immense ruban de ses côtes, et Staten Island, cornme dans le cadre d'une gravure, présentait sa beauté et tentait le crayon à défaut de l'appareil photographique que l'absence de soleil rendait inutile. Sur le pont les passagers s'étaient groupés : le commerçant ventripotent, congestionné comme un dindon, avec la courbure de son nez Israélite ; le clergyman osseux, engoncé dans sa vaste redingote noire, le chef couvert d'un large chapeau de feutre et tenant une petite Bible a la main ; la jeune fille à la casquette de jockey qui, pendant toute la traversée, avait chanté d'une voix de phonographe au son de son banjo; l'adolescent robuste, imberbe comme un enfant, et qui, amateur de boxe, possède de tels poings que d\m seul
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coup il pourrait assommer un rhinocéros A travers les
Narrows on aperçoit la terre pittoresque et fleurie, les forts. Puis, sur le côté, élevant au-dessus de sa tête la torche symbolique, demeure la Madone de la Liberté, dont le socle est un îlot. De mon âme jaillit alors le salut : « A toi, prolifique énorme, dominatrice. A toi Notre-Dame de la Liberté. A toi, dont les mamelles de bronze nourrissent des âmes et des cœurs innombrables. A toi qui te dresses, solitaire et magnifique sur ton île, brandissant la torche divine. Je te salue au passage du steamer et je me prosterne devant ta Majesté! Ave, good morning! Je sais, icône divine, oh ! statue magnifique, que ton seul nom, le nom de la parfaite beauté que tu incarnes, a fait naître des étoiles sur le monde, comme le fiât du créateur. Les voilà toutes, brillantes sur les rayures de ton drapeau, ces étoiles qui illuminent le vol de l'aigle d'Amérique, de cette formidable Amérique aux yeux bleus, qui est tienne. Salut ! Liberté pleine de force; le Seigneur est avec toi; tu es bénie... Mais, le sais-tu, divinité ! on t'a beaucoup aimée par le monde, en souillant ta splendeur. Une autre usurpe ton nom, qui, errant sur la terre, porte au lieu de la torche, un infernal flambeau. Celle-là n'est pas la Diane sacrée aux flèches incomparables : c'est Hécate ! »
Mon salut terminé, je contemple la masse énorme qui devant moi se dresse , cette terre couronnée de tours, cette région d^où l'on sent venir un souffle terrible qui subjugue : Manhattan, l'île de fer ; New-York, l'irrésistible capitale du chèque, sanguinaire, cyclopéenne, orageuse et monstrueuse. Entourée des îles mineures, elle a près d'elle Jersey et accroche à Brooklyn l'ongle énorme de son pont ; Brooklyn qui, sur son sein d'acier palpitant porte un bouquet de clochers.
On croit entendre la voix de New-York, écho d'un vaste soliloque de chiffres. Combien différente est la voix de Paris pour celui qui, s'approchant, croit l'entendre, ensorcelante