EDGAR ALLAN POE
comme une chanson d'amour, de poésie et de jeunesse ! Il semble que du sol de Manhattan va surgir soudain un oncle Sam colossal, qui appellera tous les peuples aux feux d'incroyables enchères et dont le marteau tombera sur les coupoles et les toitures, avec un bruit assourdissant de tonnerre métallique. Avant de pénétrer au cœur du monstre, je me remémore la cité que dans un poème barbare, découvrit Thogorma le voyant :
« Thogorma dans ses yeux vit monter des murailles
« De fer dont s'enroulaient les spirales, des tours
« Et des palais cerclés d'airain sur des blocs lourds ;
« Ruche énorme, géhenne aux lugubres entrailles
« Où s'engouffraient les Forts, princes des anciens jours ».
Semblables aux Forts des anciens jours, les hommes de Manhattan vivent dans leurs tours de pierre, de fer et de cristal.
Dans leur fabuleuse Babel ils crient, mugissent, hurlent, brament, ils émeuvent la Bourse, la locomotive, la forge, la banque, l'imprimerie, les docks et Turne électorale. L'édifice « Produce Exchange » renferme dans ses murailles de fer et de granit assez d'âmes pour faire un peuple... Et voici Broadway. On éprouve une sensation presque douloureuse ; on pressent le domaine du vertige. Par un grand canal dont les bords sont formés de maisons monumentales qui exhibent leurs yeux de verre et leurs tatouages d'enseignes, coule un fleuve tumultueux, confus, de commerçants, de courtiers, de chevaux, de tramways, d'omnibus, d'hommes-sandwiches vêtus d'affiches et de femmes très belles. Quand on embrasse du regard le grouillement continu de l'immense artère, on arrive à ressentir l'angoisse de certaines oppressions. Ici règne la vie d'une fourmilière de percherons gigantesques, de chars monstrueux, de véhicules de toutes sortes. Le vendeur de journaux, rose et souriant saute comme un moineau de tramway en tramway
lançant son cri aux voyageurs « Intanrsoonwood », ce qui veut dire qu'il vous offre l'un de ces trois journaux : VEvening Telegram, le Sun ou le World. Le bruit vous tourne la tête, et Ton sent dans l'air une incessante trépidation ; le carillon des cloches, le vol sonore des roues semble augmenter à tout instant. On craindrait, sans cesse, un choc, un désastre, si l'on ne savait que cet immense torrent, qui coule avec la force d'une avalanche, porte dans ses ondes la précision d'une machine. Aux endroits les plus enchevêtrés de la multitude, les plus convulsifs et mêlés de la vague en mouvement, il arrive qu'une « Lady » âgée, sous sa capote noire, ou une blonde « miss », ou une nourrice qui porte un enfant entre ses bras, veuille passer d'un trottoir à l'autre. Aussitôt, un policeman corpulent lève la main, le torrent s'arrête, la dame passe; « ail right ».
« Ces cj^clopes » dit Groussac « ces féroces calibans... » écrit Péladan. Eut-il raison l'étrange Sâr, lorsqu'il nomma ainsi ces hommes de l'Amérique du Nord? Caliban règne sur l'île de Manhattan, à San Francisco, à Boston, à Washington et dans tout le pays. Il est parvenu à établir la suprématie de la matière, depuis le mystérieux état qu'Edison lui assigne jusqu'à l'apothéose du porc dans cette étonnante cité de Chicago. Caliban se sature de « whisky », comme il se sature de vin dans le drame de Shakespeare; il se développe et croît; et sans être l'esclave de quelque Prospero, ni le martyr d'un génie de l'air, il engraisse et se multiplie; son nom est légion. Par la volonté de Dieu, il arrive parfois, qu'entre ces monstres puissants, naisse un être d'une nature supérieure iqUi tend les ailes vers l'éternelle chimère de l'idéal. Caliban excite alors Sicorax contre lui ; on l'exile ou on le tue. Et c'est là ce que le monde a pu voir avec Edgar Allan Poe, cygne malheureux qui, de tous, a le mieux connu le rêve et la mort...
Pourquoi ton image est-elle venue à ma mémoire, Stella,