‹ Pages choisies [Texto impreso]Chapitre 46 sur 49 · CAPRI · texte numérisé non relu

CAPRI

Je compte parmi les choses absolument impossibles celle d’appeler beauté une beauté qui n’ait pas conscience de soimême, et parmi les choses relativement impossibles celle d’appeler conscience de cette beauté une conscience qui ne s’enveloppe pas de certaine inquiétude ou de certain malaise devant la beauté étrangère. Sorrente, confirmant la loi sans exception, sait qu’elle est belle ; mais elle sait que Capri l’est également, et Capri est à côté de Sorrente, et comme la beauté de Capri n’est pas moins fidèle observatrice du nosce te ipsum , il y a, à travers les ondes bleues qui les séparent, un perpétuel échange de méfiance et de jalousie ; un procès charmant, qui renouvelle ses instances devant chaque voyageur, incité à être juge dans ce nouveau jugement de Pâris. La première préoccupation que, quand vous arrivez de Capri, on vous montre à Sorrente, c’est de s’enquérir de ce que vous pensez de Capri, et le plus pressant intérêt qu’on vous aura manifesté à Capri, à votre arrivée, c’est de vous demander votre opinion sur Sorrente. Je vous suppose assez habile pour répondre à ces questions de telle sorte que, /Sans heurter de front la vanité locale, vous inspiriez, en même temps, une certaine inquiétude d’émulation, et alors vous entendrez, de part et d’autre, les plus ferventes protestations d’amour patriotique, et les raisonnements les plus inspirés pour vous démontrer que vous n’avez pas vu le plus beau dans le pa}^s du

LE VOYAGEUR

panégyriste, et que vous devez vous laisser entraîner pour y admirer des beautés et des perfections que vous n’avez point soupçonnées.

L'île de Capri et la presqu’île de Sorrente sont, pour ainsi dire, travaillées suivant un même style architectonique. Ici comme là, un mur d’âpres rochers, qui tombent à pic dans la mer, dessinent avec une vigoureuse énergie le profil de la côte. Ici comme là, au pied de ce rempart cyclopéen, un port pour coquilles de noix, et du port à la ville, de tortueux sentiers qui montent par échelons dans la pierre. Par derrière la ville, des cimes aux ravissantes perspectives, qui s'appellent ici les collines de Saint-Michel et du Castello, et dans la ville rivale-, celle du Désert et de Capodimonte. Peut-être la beauté de Capri estelle un peu plus grave et mâle que celle de Sorrente, vu qu’il y entre pour une plus grande part la nudité du roc et l’embras-, sement de la mer; mais ici aussi, dans les vallées, à l’abri des vents marins, croissent la vigne, l’olivier et l’oranger; ici aussi la chanson des pâtres confond ses échos avec la barcarolle du rameur qui part pour la pêche au corail, là-bas, sur les côtes d’Afrique, ou qui conduit les touristes visiter la mystérieuse « Grotte d’Azur ». Et Capri, comme Sorrente, tirait, avant la guerre, le plus clair de son revenu du pittoresque de sa propre beauté, qui attirait annuellement vers ses plages plusieurs milliers de voyageurs, sans compter les potentats européens et américains, qui ont bâti des « villas » somptueuses sur le faîte de ces rochers et au pied de ces collines.

La ville, petite et ramassée entre les rocs, se parcourt en quatre pas. Une place domine, comme une plate-forme, les versants abrupts de la côte, avec son fond de mer et de ciel. J’y vois, parmi les groupes qui se promènent, un artiste qui prend des notes. Capri est le lieu préféré des peintres, et ils sont nombreux ceux qui, périodiquement, se retrempent dans l’inspiration de cette nature. Je remarque qu’une « auberge » et une

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