‹ Pages choisies [Texto impreso]Chapitre 47 sur 49 · CAP RI · texte numérisé non relu

CAP RI

rue portent le nom de Tibère. L’île aimable n’a donc point oublié le tyran qui l’avait choisie pour refuge à sa vieillesse soupçonneuse et lascive, et elle ne paraît pas en garder un mauvais souvenir, sans doute parce qu’au séjour du tyran correspond l’époque de son épanouissement architectural et de sa notoriété historique. On montre encore, en différents endroits de l’île, les ruines des douze fameuses « villas », que Tibère construisit pour y abriter ses séniles amours.

Un chemin qui grimpe en spirale jusqu’à la hauteur du Solaro, parmi des vues immenses de montagne et de mer, conduit au village d’Anacapri. Les terres labourées qui l’entourent montrent que la population en est composée d'agriculteurs. Vous y rencontrerez des gens avec qui vous souvenir de la patrie américaine et vous pourrez soutenir une conversation en notre langue, parce que très nombreux sont les Anacapréens qui ont été à Montévidéo ou à Buenos-A37res ; et il n’en manque point, parmi eux, qui ont emporté des terres d’Occident quelque chose de plus que de doux souvenirs. La légende attribue à Anacapri une généalogie poétique : selon la tradition orale, ce fut l’Amour lui-même, YEros de la Grèce, qui posa les fonda- . tions de la gracieuse ville, dont l’origine hellénique est, comme celle de tous les habitants de l’île, évidente. Et cette origine historique (ainsi que cette généalogie légendaire) ont leur preuve la plus solide dans la particulière beauté des contadines d’Anacapri; beauté de marbre bruni par le soleil et le vent de mer; ou, si vous les prenez quand, à la tombée du soir, elles vont avec la cruche à la fontaine, beauté deNausicaa, ceinte de candeur patriarcale.

Personne n’ignore que, sur Les côtes de Capri, se trouve la grotte fameuse où tout apparaît teinté de la couleur du ciel, la « Grotte d’Azur », chère au caprice des touristes rêveurs. Une barque à quatre rames me conduit à la grotte de la « Marine » de Capri. Je pensais pouvoir compter sur les deux conditions

LE VOYAGEUR

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nécessaires à cette visite : lumière claire et mer sereine. Malheureusement, au cours du voyage, des nuages importuns sont venus ternir la clarté jusqu'alors diaphane de la matinée. La barque arrivée à la grotte, le soleil se voile -complètement, ce qui ôte à l’étrange palais une gran.de partie de sa beauté fantastique, qui vient du reflet de la lumière rayonnante du jour quand, filtrant à travers l’épaisseur bleue des eaux et imprégnée de sa couleur, elle la répand, comme un clair de lune, dans la pénombre de cette fraîche voûte. On perçoit bien un peu de cet effet magique, mais très faible et très trouble. Au reste, la mer commence à s'irriter et, comme l’ouverture très étroite de la grotte ne livre un passage facile que lorsque l'eau est parfaitement tranquille, il me faut attendre le moment de sortir, étendu au fond de la barque, dans l’attitude d’un cadavre dans sa bière. La « Grotte d’Azur » a été pour moi une déception. Mais voici déjà quelque temps que j’ai appris à me résigner aux. désillusions des grottes d'azur, et la beauté ouverte et franche de la réalité environnante m’offre, au retour de cette aventure manquée, la revanche de l’illusion évanouie.

Castellamare, mars 1917.

Paru dans Car as y carat as, le 26 mai, Buenos-Ayres.

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