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ÉMAUX ET CAMÉES — 47 LE SOUPER DES ARMURES

Biorn?, étrange cénobite’,

Sur le plateau d’un roc pelé,

Hors du temps et du monde, habite La tour d’un burg* démantelé.

De sa porte l’esprit moderne En vain soulève le marteau :

Biorn verrouille sa poterne Et barricade son château.

Quand tous ont les yeux vers l’aurore, Biorn, sur son donjon penché,

À l’horizon contemple encore

La place du soleil couché.

Ame rétrospective, il loge

Dans son burg et dans le passé; Le pendule de son horloge Depuis des siècles est cassé.

Sous ses ogives féodales l Il erre, éveillant les échos,

Et ses pas, sonnant sur les dalles,

Semblent suivis de pas égaux.

Il ne voit ni laïcs, ni prêtres, Ni gentilshommes, ni bourgeois, Mais les portraits de ses ancêtres Causent avec lui quelquefois;

Et certains soirs, pour se distraire, Lx Trouvant manger seul ennuyeux, | Biorn, caprice funéraire,

Invite à souper ses aïieux.

Les fantômes, quand minuit sonne, k Viennent armés de pied en cap;

1. Pochade épique d’une érudition très sûre; 2. En norvégien : l'Ours; nom d'un chef normand: 3. Moine qui vit en communauté; grec koïnos bios ; 4. Château féodal.

Biorn, qui malgré lui frissonne, Salue en haussant son hanap!.

Pour s’asseoir, chaque panoplie Fait un angle avec son genou, 35 Dont l'articulation plie En grinçant comme un vieux verrou;

Et tout d’une pièce, l’armure,

D'un corps absent gauche cercueil,

Rendant un creux et sourd murmure, 40 Tombe entre les bras du fauteuil.

Landgraves’, rhingraves, burgraves, Venus du ciel ou de l’enfer,

Ils sont tous là, muets et graves, Les roides convives de fer!

45 Dans l’ombre, un rayon fauve indique Un monstre, guivre‘, aigle à deux cous, Pris au bestiaire héraldique’ Sur les cimiers faussés de coups. RTE

Du mufle des bêtes difformes 50 Dressant leurs ongles arrogants, Partent des panaches énormes, Des lambrequins® extravagants;

Mais les casques ouverts sont vides Comme les timbres du blason;

55 Seulement deux flammes livides Y luisent d’étrange façon.

Toute la ferraille est assise

Dans la salle du vieux manoir,

Et, sur le mur, l’ombre indécise

© 60 Donne à chaque hôte un page noir.

1. Grand vase à boire. Allemand : napf; 2. Précision géométrique; 3. Land : pays: graf : comte; 4. Terme de blason, vipère, serpent; 5. Catalogue de bêtes appartenant au blason. héraut (origine germanique) était chargé de veiller aux armoiries; 6. Étoffes qui descendent. … du casque et entourent les armoiries.

ETS

ë ÉMAUX ET CAMÉES — 49 Les liqueurs aux feux des bougies Ont des pourpres d’un ton suspect; Les mets dans leurs sauces rougies Prennent un singulier aspect.

Parfois un corselet! miroite, Un morion? brille un moment; Une pièce qui se déboîte

Choit sur la nappe lourdement.

L'on entend les battements d’ailes D’invisibles chauves-souris,

Et les drapeaux des infidèles Palpitent le long du lambris®.

Avec des mouvements fantasques

Courbant leurs phalanges d’airain, Les gantelets versent aux casques

Des rasades‘ de vin du Rhin,

Ou découpent du fil des dagues

Des sangliers sur des plats d’or...

Cependant passent des bruits vagues Par les orgues du corridor.

La débauche devient farouche,

On n’entendrait pas tonner Dieu; Car, lorsqu’un fantôme découche C’est le moins qu’il s’amuse un peu.

Et la fantastique assemblée

Se tracassant dans son harnois, L’orgie a sa rumeur doublée’ Du tintamarre des tournois.

Gobelets, hanaps, vidrecomes‘ Vidés toujours, remplis en vain, Entre les mâchoires des heaumes Forment des cascades de vin.

1. Cuirasse légère: 2. Casque léger: 3. Revêtements des murs et des plafonds: 4. Qui remplissent le verre jusqu'au bord : ras ; 5. À doublé sa rumeur : inversion à la façon du xvi° et xvil° siècle: 6. Coupe à boire : où l’on revient : wieder kommen.

LR dé ne, 50 — THÉOPHILE GAUTIER "SSSR Les hauberts en bombent leurs ventres,

Et le flot monte aux gorgerins!; 95 — Ils sont tous gris comme des chantres,

Les vaillants comtes suzerains! te Le ; L’un allonge dans la salade? ner Nonchalamment ses pédieux’, nee.

L’autre à son compagnon malade “4 100 Fait un sermon fastidieux. | #

Et des armures peu bégueules 2,

Rappellent, dardant leur boisson, Er Des lions lampassés de gueules‘ FE Blasonnés sur leur écusson. CR,

105 D'une voix encore enrouée à, Par l'humidité du caveau, S.

Max fredonne, ivresse enjouée, AT Un lied’, en treize cent nouveau.

Albrecht, ayant le vin féroce, 110 Se querelle avec ses voisins, 7

Qu’il martèle, bossue et rosse, 274

Comme il faisaitf des Sarrasins. |

Échauffé, Fritz ôte son casque, Reel

Jadis par un crâne habité, Ne :

115 Ne pensant pas que sans son masque A1 Il semble un tronc décapité. | SE.

Bientôt ils roulent pêle-mêle Sous la table, parmi les brocs, | Tête en bas, montrant la semelle RE 120 De leurs souliers courbés en crocs”’. NE

C’est un hideux champ de bataille, NE Où les pots heurtent les armetss, / , Où chaque mort, par quelque entaille, À NE?

Au lieu de sang vomit des mets. RÉ ES

1. Pièce d'airain qui protège la gorge: 2. Casque de cavalerie: 3. Pièce qui protège les pieds: Les 4. Lampas, étoffe à grands dessins, de couleur rouge, de poules (blason); 5. Chant allemand, =" eg lieden : chanter; 6. Comme il rossait. Cet emploi du verbe faire, pour éviter une pee

était commune au XvVII° siècle;. 7. Pittoresque; 8. Casque d'acier.

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A ni er ad ONE TR POS on PA Done M Les NE ME AR

pos ÉMAUX ET CAMÉES — 51 En 125 Et Biorn, ie poing sur la cuisse,

S Les contemple, morne et hagard,

< Tandis que, par le vitrail suisse,

À L’aube jette son bleu regard.

La troupe, qu’un rayon traverse, 130 Pâlit comme au jour un flambeau,

Et le plus ivrogne se verse

Le coup d’étrier du tombeau.

Le coq chante, les spectres fuient,

Et, reprenant un air hautain, :

135 Sur l’oreiller de marbre appuient

Leurs têtes, lourdes du festin!

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