EUGÈNE DELACROIX
A présent que le calme se fait autour de ce grand nom, — un de ceux que la postérité n’oubliera pas, — on ne saurait imaginer au milieu de quel tumulte, dans quelle ardente poussière de combat il a vécu. Chacune de ses œuvres soulevait des clameurs assourdissantes, des orages, des discussions furieuses. On invectivaitt l’artiste avec des injures telles qu’on ne les eût pas adressées plus grossières ni plus ignominieuses® à un voleur ou à un assassin. Toute urbanité critique avait cessé pour lui, et l’on empruntait, quand on était à court, des épithètes du Caféchisme poissardS. C'était un sauvage, un barbare, un maniaque, un enragé, un fou qu'il fallait renvoyer à son lieu de naissance, Charenton’. Il avait le goût du laid, de l’ignoble, du monstrueux; et puis il ne savait pas dessiner, il cassait plus de membres qu’un rebouteur n’en eût pu remettre. Il jetait des seaux de couleur contre la toile, il peignait avec un balai ivre; — ce balai ivre parut très joli et fit en son temps un effet énorme. Le jury, choisi alors parmi l’Institut, se donnaïit, tous les ans, le plaisir de lui refuser un ou deux tableaux. On renvoyait, marqués au dos de l’infamante lettre R°, comme des barbouillages de rapin!°, ces cadres si estimés
1. Bon voyage: 2. C'est l'heure; 3. Delacroix (1799-1862) est le grand peintre romantique. Son œuvre est considérable. On peut citer : le Massacre de Chio (1824), le Christ au Jardin des oliviers, les Femmes d'Alger, le Christ en croix (1834), qui eurent un grand succès, Hamlet et les Fossoyeurs, la Lutte de Jacob et de l’Ange. Il fut un grand décorateur; 4. Latin invectum : porté violemment contre: 5. Qui met au nom une flétrissure (in + nomen); 6. Qui appartient aux marchands de poisson. Titre d’un livre du xvin® siècle; 7, Où se trouve un asile de fous; 8. Qui remet bout à bout un os cassé; 9. Refusé; 10, Mauvais peintre un peu bohème.
GAUTIER. Pages ch. 4
96 — THÉOPHILE GAUTIER RS SE aujourd’hui. Le chef de la jeune école littéraire: m'était pas ménagé davantage, et l’on ferait des diatribes lancées contre lui un recueil beaucoup plus long que ses œuvres, considérables pourtant. Quelqu'un qui n'aurait ni vu les tableaux de l’un, ni lu les poésies de l’autre, et ne les con-. naîtrait tous deux que par ces articles furibonds, ne pourrait s'empêcher de les croire un peintre de dernier ordre et un rimeur détestable. Ste C’est ainsi que les génies sont salués à leur aurore, étrange erreur dont chaque génération s’étonne après coup, et qu’elle recommence naïvement. Pour bien comprendre l'effet … d’horripilation? produit à son début par Eugène Delacroix, il faut se rappeler à quel degré d’insignifiance et de pâleur en était venue, de contre-épreuve en contre-épreuve, d’éva= nouissement en évanouissement, l’école pseudo-classique; ” reflet de David’. Un aérolithe tombé dans un marais, avec. flamme, fumée et tonnerre, n’aurait pas causé un plus … grand émoi parmi le chœur des grenouilles. Heureusement Eugène Delacroix eut tout d’abord la sympathie du cénacles romantique, quoique plus tard il ait nié, par une sorte de … dandysme‘, avoir jamais partagé les doctrines des nova= teurs, imitant en cela Byron, qui exaltait Pope® aux dépens” de Shakespeare. Ces quelques partisans, peu nombreux mais fanatiques”, le soutinrent de la voix et de la plume, et l'af=… fermirent dans la conscience de lui-même. Du reste, jamais talent ne fut plus courageux, plus opiniâtre, plus acharné à la bataille. Rien ne le rebutait®, ni l’outrage, ni la moquerie; ni l’insuccès. Toute sa vie il resta sur la brèche, exposé aux coups, lorsque des maîtres plus adroits ou plus susceptibles se retiraient des expositions et se faisaient admirer en petite
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chapelle par des dévots choisis. Enfin, à la grande Expo= sition universelle de 1855, son œuvre rassemblé lui donna = superbement raison; les parois que ses toiles couvraient en. devinrent rayonnantes et lumineuses. Il semblait y avoir dans cette salle un soleil qui n’éclairait pas les autres galeries: À partir de cette date solennelle et triomphale, les critiques. se turent; il devint de mauvais goût de nier un génie Si évident. | DA
1. V. Hugo; 2. État où les poils se hérissent: 3. Grand peintre trop académique (17482 . 1825); 4. Proprement, salle de repas, groupement de personnes ayant le même idéal; 5. Elés
gance excessive (anglais); 6. Le poète anglais classique par excellence (1688-1744); 7. Der ge ; fanum : temple. Proprement, atteint d'une folie religieuse: 8. Écarter du but. TR AU EE [ER NL
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CRITIQUE LITTÉRAIRE ET ARTISTIQUE — 97 Delacroix, bien qu’en paroles il affectât! quelque froi-
… deur, ressentait plus vivement que personne la fièvre de
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son époque. Il en avait le génie inquiet, tumultueux, lyrique. désordonné, paroxyste?. Tous les souffles orageux qui traversaient l’air faisaient tressaillir et vibrer son organisation nerveuse. S’il exécutait en peintre, il pensait en poète, et le fond de son talent est fait de littérature. Il comprenait avec une intimité profonde les sens mystérieux des œuvres où il puisait ses sujets. Il s’assimilait les types qu’il empruntait, les faisait vivre en lui, leur infusait le sang de son cœur, lèur donnait le frémissement de ses nerfs et les recréait de fond en comble, tout en leur gardant leur physionomie. : Tandis que d’autres fins talents de l’époque dessinaient des vignettes, lui peignit toujours des tableaux qui pouvaient exister en dehors du livre où il puisait le motif. Il pénétrait si avant au cœur de l’œuvre qu’il la rendait plus profonde, plus sensible et plus significative pour l’auteur même. Delacroix, que nous rencontrâmes pour la première fois quelque temps après 1830, était alors un jeune homme élé- . gant et frêle qu’on ne pouvait oublier quand on avait vu. Son teint, d’une pâleur olivâtre, ses abondants cheveux noirs, qu’il a gardés tels jusqu’à la fin de sa vie, ses yeux fauves à l'expression féline, couverts d’épais sourcils dont la pointe intérieure remontait, ses lèvres fines et minces un peu bridées sur des dents magnifiques et ombrées de légères moustaches, son menton volontaire et puissant accusé par un méplat robuste, lui composaient une physionomie d’une beauté farouche, étrange, exotique, presque inquiétante; on eût dit un maharajah de l’Inde, ayant reçu à Calcuttaf une parfaite éducation de gentleman et venant se promener en habit européen à travers la civilisation parisienne. Cette tête nerveuse, expressive, mobile, pétillait d'esprit, de génie et de passion. On trouvait que Delacroix ressemblait à lord Byron, et pour faire mieux sentir cette ressemblance, Deveria’, dans une même médaille, dessinait leurs profils accolés. Les succès refusés au peintre, l’homme du monde (Dela- - croix le fut toujours) les obtenait sans conteste. Personne n'était plus séduisant que lui, lorsqu'il voulait s’en donner
1. Se donner des airs (affectare); 2. Au dernier degré d'acuité; oxus, aigu; mot grec; 3. In ere : verser dans; 4. Petite estampe ou dessin pour des livres: 5. Prince hindou, très riche; 6. Siège d'une université; 7. Grand peintre qui, un moment, contrebalança Eugène Delacroix.
Voir plus bas,
la peine. Il savait adoucir le caractère féroce de son masque par un sourire plein d’urbanité. Il était moelleux, velouté, câlin comme un de ces tigres dont il excelle à rendre la grâce souple et formidable, et, dans les salons tout le monde disait : « Quel dommage qu’un homme si charmant fasse de semblable peinture! »
Dans cette époque tout agitée de passions littéraires, de systèmes d’art et de nouveautés esthétiques, on parlait beaucoup et Delacroix en fut un des causeurs les plus goûtés. Il se promettait bien de garder le silence ou de ne jeter que quelques mots dans la conversation; car dès lors il avait les germes de la maladie de larynx qui finit par l’emporter et que combattit longtemps une hygiène savante résolument . soutenue; mais bientôt il se laissait aller et développait dans les meilleurs termes les idées les plus ingénieuses et, chose étonnante, les plus sages. Jamais œuvre ne ressembla moins à l’idéal de l'artiste qui l’exécuta que celui d’Eugène Delacroix. On aurait pu croire que c’était chez lui un jeu d’esprit d’avancer des théories contraires à sa pratique, mais tout nous fait croire qu’il était sincère en émettant ces idées, si étranges dans sa bouche. Seulement, quand il était devant sa toile, sa palette au pouce, au milieu d’un atelier où ne pénétrait personne et où régnait une température de serre pour les plantes tropicales, il oubliait ses classiques opinions de la veille, et, son fougueux tempérament de peintre reprenant le dessus, il ébauchait une de ces pages enfiévrées de passion qui excitaient dans les camps rivaux des huées et des dithyrambes. |
Un moment on crut qu'Eugène Deveria, dont la Naïssance de Henri IV fut si remarquée par son éclatante couleur, et qu’on appelait déjà le Paul Véronèse! français, allait être le peintre romantique continuant dans son art le mouvement littéraire; mais ce brillant début n’eut pas de suite. Une influence mystérieuse détourna ce beau talent de sa route, et Delacroix resta le représentant de la peinture nouvelle.
En ce temps-là la peinture et la poésie fraternisaient. Les artistes lisaient les poètes, et les poètes visitaient les artistes. On trouvait Shakespeare, Dante, Gœthe, lord Byron et. Walter Scott dans l’atelier comme dans le cabinet d’étude. Il y avait autant de taches de couleur que de taches d’encre sur les marges de ces beaux livres sans cesse feuilletés. Les …
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