RE ET ARTISTIQUE
picaresque! de Cervantes, quand il fait le portrait de la Escalanta et de la Gananciosa, dans Rinconete et Cortadillo?, et vous n’aurez encore qu’une très imparfaite idée du talent. de Goya. Nous allons tâcher de le faire comprendre, si toutefois cela est possible avec dés mots.
Les dessins de Goya sont exécutés à l’aqua-tinta, repiqués et ravivés d’eau-forte; rien n’est plus franc, plus libre, plus facile.
C’est de la caricature dans le genre d’Hoffmann, où la fantaisie se mêle toujours à la critique, et qui va souvent jusqu’au lugubre terrible; on dirait que toutes ces têtes grimaçantes ont été dessinées par la griffe de Smarra° sur le mur d’une alcôve suspecte, aux lueurs intermittentes d’une veilleuse à l’agonie. On se sent transporté dans un monde inouï, impossible et cependant réel. Les troncs d'arbres ont l’air de fantômes, les hommes d’hyènes, de
hiboux, de chats, d’ânes ou d’hippopotames; les ongles sont
peut-être des serres, les souliers à bouffettes chaussent des pieds de bouc; ce jeune cavalier est un vieux mort, et ses chausses enrubannées enveloppent un fémur décharné et deux maigres tibias; — jamais il ne sortit de derrière le poêle du docteur Faust des apparitions plus mystérieusement sinistres. |
Il y a surtout une planche tout à fait fantastique, qui. est bien le plus épouvantable cauchemar que nous ayons jamais rêvé; — elle est intitulée: Y aun no se van’. C’est effroyable, et Dante lui-même n'arrive pas à cet effet de terreur suffocante; représentez-vous une plaine nue et morne . au-dessus de laquelle traîne péniblement un nuage difforme comme un crocodile éventré, puis une grande pierre, une dalle de tombeau qu’une figure souffreteuse et maigre s’efforce de soulever. — La pierre trop lourde pour les bras décharnés qui la soutiennent et qu’on sent près de craquer retombe malgré les efforts du spectre et d’autres petits fantômes qui roidissent simultanément leurs bras d’ombre; plusieurs sont déjà pris sous la pierre un instant déplacée. L’expression du désespoir qui se peint sur toutes ces physionomies cadavéreuses, dans ces orbites sans yeux, qui voient que leur labeur a été inutile, est vraiment tragique;
1. Picaro : vagabond: il y a toute une littérature picaresque en Espagne: 2. Conte de Cervantes ; 3. A peint des démons; 4. Petite chambre chauffée : le poêle de Descartes: 5. Ils ne s en vont pas encore,
c’est le plus triste symbole de l’impuissance laborieuse, la plus sombre poésie et la plus amère dérision que l’on ait jamais faites à propos des morts. La planche Buen viage!, où l’on voit un vol de démons, élèves du séminaire de Barahona, qui fuient à tire-d’aile, et se hâtent vers quelque œuvre sans nom, se fait remarquer par la vivacité et l’énergie du mouvement. Il semble que l’on entende palpiter dans l’air épais de la nuit toutes ces membranes velues et onglées comme les ailes de chauves-souris. Le recueil se termine par ces mots: Ÿ es ora?. — C’est l’heure, le coq chante, les fantômes s’éclipsent, car la lumière paraît.