‹ Pages d'art chrétien (volume 2)Chapitre 33 sur 41 · FIG. 20 — PEINTURE DE FLANDRIN A SAINT-GERMAIN DES PRÉS (AN · texte numérisé non relu

FIG. 20 — PEINTURE DE FLANDRIN A SAINT-GERMAIN DES PRÉS (AN

mages ne sont plus pour nous une énigme. Nous savons tout d'eux, et comment ils vinrent, en grande pompe, vêtus d'habits royaux, adorer l'Enfant Jésus.

I lérédia peut donc venir et nous dire son

sonnet, exact, précieux, métallique, sans envergure ni souffle, mais ciselé d'une main sûre comme un pommeau de dague, et où nous retrouvons condensés les enseignements des vieilles images :

Donc, Balthazar, Melchior et Gaspar, les Rois Mages, Chargés de nefs d'argent, de vermeil et d'émaux, Et suivis d'un très long cortège de chameaux, S'avancent, tels qu'ils sont dans les vieilles images.

De l'Orient lointain, ils portent leurs hommages Aux pieds du Fils de Dieu né pour guérir les maux Que souffrent ici bas l'homme et les animaux. I n page noir soutient leurs robes à ramages.

Sur le seuil de l'étable où veille saint Joseph, Ils ôtcnt humblement la couronne du chef, Pour saluer l'Enfant qui rit et les admire.

C'est ainsi qu'autrefois, sous Augustus Cœsar, Sont venus, présentant l'or, l'encens et la myrrhe, Les Rois Mages Gaspar, Melchior et Balthazar.

LES PORTAILS IMAGÉS

Viollet-le-Duc a dit des portails qu'ils étaient la préface des peu mes de pierre que sont les cathédrales. Il v;.udrait mieux dire qu'ils en sont, avec les vitraux, les feuillets illustrés. C'est là, en eltet, que l'imagerie gothique, à laquelle les murs systématiquement évidés interdisaient la peinture murale, s'est presque exclusivement développée. En dehors, il n'y a que les miniatures. Nue sans leur parure, la cathédrale s'adorne surtout par eux : par ses roses et ses vitraux incendiés de lumière où flamboient les bienheureux, par ses porches et ses portails noyés d'ombre où conversent les saints de pierre. Œuvres complètes en soi, les portails peuvent prétendre à être eux-mêmes des poèmes, et ils le sont vraiment, car c'est sur eux, mieux encore que sur les verrières et les manuscrits, que les artistes du moyen âge ont écrit pour les illettrés la véritable Bible des pauvres, l'encyclopédie de leur temps. Tout le savoir d'alors, tel que le plus érudit de tous, Vincent de Beauvais, l'avait codifié dans son Miroir, y est: la nature, la science, la morale, l'histoire. Ils en sont la traduction plastique, la mise en images, et nos pères leur donnaient le nom de portails imagés.

Mais les portails ne sont pas seulement de l'illustration sculptée. Ce sont aussi des organes architectoniques, des membres d'architecture, et si l'imagier lésa décorés d'après un programme que les clercs avaient fixé, le maître maçon a commencé par les bâtir d'après un plan que lui seul avait tracé. Ils intéressent donc l'architecte tout autant que l'iconographe. Ils sont une construction, et à ce titre Violletle-Duc, dans son Dictionnaire d'architecture, et M. Enlart, dans son Manuel d'archéologie française, s'en sont occupés pour en fixer les origines et en montrer l'évolution. Ils forment une page d'iconographie,et, commetels, M. Emile Mâle, dans son Vivre l' Art religieuxauxiu" siècle,

les a étudiés pour en lire le texte et en expliquer la composition. Ils constituent un ensemble de statuaire monumentale, et, vus sous cet angle, M. André Michel, dans son Histoire de l'art, les a examinés pour dire les caractères de la sculpture gothique aux diverses époques. Leur histoire est donc triple, divisée qu'elle est en trois chapitres, dont l'un est d'architecture, l'autre de sculpture, le troisième d'iconographie. J'essayerai de résumer ici les trois sans les séparer.

Tant au point de vue de l'iconographie que de l'art de bâtir et de celui de sculpter, le portail imagé est en germe dans les portes historiées des derniers porches romans. L'architecture gothique le revendique comme une création qui lui est propre, mais elle en avait reçu l'idée de sa vieille nourrice, l'architecture romane.

Pour en saisir les origines, ce n'est ni dans la Normandie à l'ornementation géométrique, ni dans la Picardie, ni dans la Champagne, ni même dans l'Ile-de- France, qu'il faut aller, car ce n'est pas dans ces écoles romanes, longtemps retardataires, que se préparèrent les destinées de ce membre important de notre architecture religieuse. Ce n'est pas non plus en Provence, malgré la thèse récente de M. Voge, qui voudrait voir dans des façades comme celles de Saint-Trophime d'Arles et de Saint-Gilles l'origine du style monumental français. Dernières productions d'une école tout imbue de l'art antique, ces deux monuments sont plus une oeuvre de déclin que d'aurore artistique, et ils ne sauraient prétendre au rôle d'avoir préparé le renouveau gothique. Leur date à la fin du xne siècle, 1175 environ, s'y oppose. Tout au plus pourrait-on dire de la façade de Saint- Gilles, dont le dispositif général est d'une iirandeur et d'une harmonie si remarquables, qu'elle a été une des premières à

LES PORTAILS IMAGES

réaliser ce parti pris de trois baies ornées reliées par des statues, si tant est que l'architecte, quand il commença Saint-Gilles en 1 1 16, ait prévu tous les développements futurs de la façade, comme le veut M. de Lasteyrie. Et ce n'est pas davantage dans l'école auvergnate ni dans celle de Poitou-Saintonge. Les ateliers d'Auvergne, très en avance pour la petite sculpture, celle des chapiteaux, n'ont abordé qu'avec timidité les grands morceaux, comme sont les portes historiées, et ceux-ci, par exemple le portail de l'église de Conques (Aveyron) et le portail de Notre-Dame du Port, à Clermont-Ferrand, n'arrivent que très tard, à la fin du xne siècle. Les monuments du Poitou et de la Saintonge, tels que Notre-Dame la Grande à Poitiers, Sainte-Marieaux Dames à Saintes, Saint-Pierre d'Aulnay en Saintonge, sont dans le même cas : leurs portails, admirables, datentaussidelaseconde moitié du xne siècle. Ils eurent un rôle, mais qui ne fut pas d'initiation.

Les origines du portail imagé, comme d'ailleurs de toute la sculpture française, doivent être cherchées dans l'école de Bourgogne et dans l'école du Languedoc.

C'est là, à Vézelay et à Moissac, entre autres, que le portail est né. La porte de l'église abbatiale de Vézelay, dans l'Yonne, la porte de l'église de l'abbaye de Moissac, dans le Tarn-et-Garonne, la porte méridionale de Saint-Sernin de Toulouse, voilà les premiers monuments à citer pour cette histoire. Ces portes romanes sont les mères des portails gothiques. Toutes trois datent du début du xne siècle et peuvent êtredatéesapproximativement, la première de 1 120, les deux autres de i i3o.

Les artistes bourguignons et languedociens sont donc les créateurs du portail imagé. D'où leur est venue une pareille avance artistique? L'explication diffère pour les deux provinces. La Bourgogne doit à la présencede la prodigieuse abbaye de Cluny d'avoir été pour les sculpteurs une terre prématurément féconde. Quant au Languedoc, « il était depuis le xie siècle,

dit M. André Michel, le foyer de la civilisation la plus brillante, et il le demeura jusqu'au commencement du xme siècle, jusqu'au moment où les croisés du Nord vinrent noyer dans le sang des Albigeois les germes de cette culture précoce et raffinée. C'est là, et surtout à la cour de Toulouse, que l'art comme la poésie du moyen âge donna sa première et sa plus charmante floraison ».

Comment, après les tâtonnements informes du début, les architectes romans de ces deux contrées furent-ils amenés à constituer ce type de portail? Ce fut proprement une création, à laquelle on peut tout juste reconnaître une influence lombarde. Les maîtres maçons bourguignons et languedociens eurent d'abord l'idée que le tympan et le linteau pouvaient devenir un champ d'ornementation intéressant.

Ils réservèrent donc ce remplage à une composition iconique. Trouvant que le tympan était un poids trop lourd pour le linteau, ils établirent au-dessous un trumeau comme support. Autour de ce motif central, ils firent saillir, pour l'encadrer et le soulager à la fois, plusieurs voussures proéminentes dont ils décorèrent lescla veaux. Et traçant d'après la retombée des voussures le plan des jambages de la porte, ils firent de ceux-ci des piédroits ébrasés à ressauts rectangulaires dans les angles rentrants desquels ils logèrent des colonnettes. Ainsi fut créé ce type qui allait avoir pendant deux siècles de si brillantes destinées. Le portail de Vézelay et le portail de Moissac en sont la première réalisation (fig. i et 2).

Le thème iconographique du tympan de Vézelay est, dit-on, celui de la Pentecôte. Le Christ, les bras grands ouverts, est assis entre deux nuages dans l'amande mystique, et de ses mains s'échappent des rayons qui vont se poser sur les Douze rangés autour de lui. Ces rayons figureraient le Saint-Esprit que Jésus, la veille de sa mort, avait promis à ses apôtres de leur envoyer, une fois ressuscité. Les sculptures qui accompagnent

FIG. I — PORTAIL DE VÉZELAY (YONNE) (VERS 1 I 2û)

(D'après le moulage du Trocadéro.)

cette scène constituent une énigme iconographique que personne n'a encore pu expliquer. Qu'est-ce que ces figures étranges

groupées en huit compartiments, tout autour du tympan, et ces personnages bizarres qui processionnent surlelinteau?

Nous reconnaissons bien saint Jean-Baptiste juché au haut du trumeau, et les signes du zodiaque mêlés aux travaux des mois dans la voussure, mais la com-

position circulaire du tympan et celle du linteau nous échappent. L'opinion de M. Emile Mâle, qui y voit une carte du monde tel qu'on se le figurait alors, avec ses peuplades légendaires d'hommes à tète de chien, à longues oreilles, au corps emplumé. au pied unique pouvant servir de parasol, paraît la plus vraisemblable. Cette page évoque donc le docele ovmes gentes du Christ ressuscité : mais alors le

LES PORTAILS IMAGES

FIG. 2 — PORTAIL DE MOISSAC (t\RN-ET-GARONNE) (VERS I I 3o) (D'après le moulage du Trocadéro.)

tympan ne représente-t-il pas la Mission des Apôtres plutôt que la Pentecôte ?

Le thème du portail de Moissac est celui de la seconde vision de saint Jean au chapitre iv de son Apocalypse. Le Christ, assis sur un trône et couronné, que des couleurs très vives, maintenant effacées, devaient faire ressembler à une vision smaragdine, bénit de la main

droite tandis que sa gauche tient le livre scellé que personne ne peut ouvrir. 11 est cantonné des quatre animaux symboliques : l'aigle, le lion, le bœuf, l'homme, et entouré des vingt-quatre vieillards qui regardent, fascinés, la formidable apparition, en des attitudes admirables de vie. Le sujet est très nettement écrit, et nul doute n'existe pour son interprétation.

Comme sculpture, le portail de .Moissac procède des ivoires byzantins pour le tympan et le linteau, des étoiles orientales pour le trumeau, qui est formé de trois couples de lions entrelacés. Le portail de Vézelay, au contraire, dérive des anciens manuscrits: les plis en spirale, que l'on remarque aux vêtements des personnages, rappellent les enroulements concentriques auxquels se complaisaient les calligraphies et les enlumineurs.

On ne saurait assez louer le caractère grandiose et l 'original itédecesdeuxeeuvres extraordinaires, les plus étonnantes qu'ait produites l'art roman. L'œuvre languedocienne l'emporte encore sur l'œuvre bourguignonne comme puissance et verve créatrice. La rigidité et la maladresse de cet art encore barbare ne doivent pas empêcher d'en voir le style fier et vigoureux; et il faut se souvenir que ces audacieuses pages, sculptées de verve d'après un tout petit document, ivoire, étoffe ou manuscrit, fourni par le clerc directeur, contenaient les germes des floraisons futures.

Après, le centre d'élaboration se transporte dans le Nord, dans l'Ile-de-France, et là, c'est le chantier de Saint-Denis qui, sous l'impulsion de Suger, mais avec des ouvriers venus d'un peu partout, devient l'atelier décisif où le type se constitue.

L'église abbatiale de Saint-Denis a été commencée par la façade, et l'on peut donner l'année 1140 comme date à ses portails encore debout. L'artiste inconnu qui les édifia paracheva le type créé à Moissac en adossant aux piédroits, contre les colonnes, de grandes statues monumentales représentant les ancêtres royaux du Christ. C'était l'incorporation à l'architecture, et à l'organisme même du portail, des figures plates qui, à Moissac, étaient simplement plaquées sur le mur.

Malheureusement, ces statues-colonnes ont disparu au xvme siècle, et nous ne les connaissons plus que par les dessins de l'ouvrage de Montfaucon, les Monuments de la monarchie française. Cer-

tains indices relevés sur ces dessins, par exemple le croisement des jambes si caractéristique à Moissac et à Toulouse, ont permis à M. Voge de conclure à une influence languedocienne. Le visiteur de Saint-Denis peut encore se rendre compte de ce qu'elles devaient être en regardant les deux statues royales conservées dans le croisillon Nord du transept et qui proviennent de Notre-Dame de Corbeil. De simples colonnes, posées au xvme siècle et sculptées au xixe. les remplacent aujourd'hui. A p?u près tout, du reste, dans ce portail provient de la malencontreuse restauration dirigée par Debret sous Louis- Philippe, ainsi qu'en témoigne cette inscription : Brun, élève de Lemot, restaura ce portail en i83g. Piédroits, voussures, tympans, tout est moderne, d'un moderne tellement navrant et avec un tel mélange de morceaux anciens utilisés et de parties nouvelles, qu'il a dégoûté à tout jamais les archéologues de l'étudier.

A défaut de la façade de Saint-Denis, le portail royal deNotre-Dame de Chartres, le portail latéral de la cathédrale du Mans, le portail méridional de Notre-Dame d'Étampes, la porte occidentale de Saint- Loup-de-Naud dans la Seine-et-Marne, qui en dérivent, permettent de suivre les progrès de l'aménagement des portails imagés. Chartres est le centre de cette étude. C'est dans son atelier, qui comptait les premiers artistes du temps, que le style nouveau, proclamé à Saint-Denis, se manifesta avec le plus d'ampleur.

Le portail royal de Notre-Dame de Chartres date de 1 145 (fig. 3). Construit d'abord sur la ligne où les tours se soudent à la nef, exactement au milieu de la troisième travée actuelle, il occupait primitivement l'entrée du narthex auquel il servait de façade, et il fallait, pour y arriver, passer entre les deux clochers dans une sorte de péristyle. Vers 11 85, on le démonta et on le transporta, pierre par pierre, à 20 mètres en avant, à l'endroit qu'il occupe aujourd'hui. Cette translation, que les fouilles de M. Lefèvre Pon-

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