FIG. 17 — TABLEAU DE HANS BALDUNG (XVC S
à Gaspard l'aspect d'un noir d'Afrique, et c'est lui qui était le porte-parole des trois autres. Comme les innovations précédentes, celle-ci n'est donc aussi qu'un
emprunt fait au théâtre. Les artistes du xve siècle ont peint l'adoration des mages tellequ'ils la voyaient jouer par lesacteurs.
Mais il faut aller plus loin dans l'explication et dire la pensée secrète qui est au fond de cette transformation. Celle-ci n'est pas née précisément de cet amour de l'exotisme qui se manifeste à cette époque. Elle est venue d'une pensée théologique, de cette idée que les trois mages représentaient aux pieds de Jésus les trois parties du monde, les trois grandes races humaines. Dans les sermons d'alors, les prédicateurs, continuant cette grande pensée des Pères que les mages sont les prémices des nations, rattachaient Melchior, Gaspard et Balthasar aux trois fils de Noé, Sem, Cham et Japhet, dont ils étaient censés descendre. De là à dire que Melchior était un roi japhétique, venu d'Europe et de race blanche; Gaspard, un roi chamite, de race noire et venu d'Afrique; Balthasar, un roi sémite, de racebruneet venud'Asie,il n'y avait qu'un pas. On le fit, et les artistes en vinrent ainsi tout naturellement, sur le théâtre comme dans l'art plastique, à préciser définitivement la race et la physionomie personnelle à chaque mage. Ainsi compris de tous, grâce aux commentateurs ecclésiastiques, les trois rois sont bien auprès de la crèche la députation représentative de l'humanité tout entière.
Le roi nègre est plus ancien que ne pourraient le faire croire les œuvres d'art. Déjà, au vme siècle, le vénérable Bède émet l'idée que le plus jeune des mages représente l'Afrique, et du xe au xne siècle on trouve plusieurs textes qui le qualifient de noir. Je n'en retiendrai que celui-ci, du codex d'Engelbert, où on lit : Tertius palissanigereratquimyrrhamobtulit(i).
Mais cette notion ne passe dans l'art qu'au milieu du xive siècle.
Avec cette retouche, la dernière qu'y aient faite les artistes, le sujet est au
(1) « Le troisième padischah (sultan! était noir et c'est lui qui offrit la myrrhe. »
LES ROIS MAGES D APRES LES ARTISTES
point. Les siècles suivants n'y changeront rien. Le tableau d'Albert Durer à Florence et la fresque de Bernardino Luini à Saronno marquent le terme de son évolution et l'iconographe peut s'arrêter là. (Fig. 18.) A cette époque, le thème de l'adoration des mages se retrouve partout, et la liste des œuvres serait longue. Je ne la donnerai pas, ne voulant pas
verser dans le catalogue. Il me suffit d'avoir donné au lecteur les idées générales qui lui permettront de lire les vieilles images. Mais je m'en voudrais de ne pas citer, à cause de leur exceptionnelle valeur d'art, la fresque de Raphaël aux Loges du Vatican, le tableau de Corrège à Milan, et la toile de Rubens à Anvers. Plus encore que les deux autres, le célèbre
Phot. Andcrson.
FIG. l8 — TABLEAU D'ALBERT DURER, A FLORENCE (AN 1 504)
tableau du peintre flamand peut être considéré comme la suprême réalisation de ce sujet mille fois traité (fig. 19). Cette scène, d'un faste un peu étrange qui évoquait toutes les splendeurs orientales, ne pouvait que plaire à Rubens épris avant tout de décors somptueux et d'imaginations truculentes. Aussi l'a-t-il traitée cinq fois. L'une de ces toiles est à Madrid,
l'autre à Malines, la troisième à Bruxelles, la quatrième au Louvre, la cinquième à Anvers. C'est celle-ci la belle. Peinte en un jour de verve, elle est une des œuvres de Rubens où s'affirment le mieux sa virtuosité et son lyrisme joyeux. Les mages y sont campés, plus superbes que jamais : Balthazar chamarré comme un archevêque, Melchior héroïque comme un
Phot. Ilcrmans.
FTG. ig — TABLEAU DE RUBENS, A ANVERS (AN lb25)
conquérant, Gaspard fastueux comme un
sultan de Constantinople, roulant des
yeux de braise dans une face d'ébène.
De nos jours, à Saint-Germain des
Prés, llippolyte Flandrin a su, en une composition d'un très grand style, prendre place à côté de ces maîtres (fig. 20). Maintenant, grâce aux artistes, les
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