DU S A LUI
En plus de l'art qu'il avait su y mettre, deux dctails seulement représentaient son apport personnel au programme ancien :
le voile flottant qui cachait la chevelure et l'arrangement du socle. Avant lui on s'était plu à figurer sous les pieds de la Vierge le dragon infernal dont elle avait broyé la tête. Les premiers imagiers avaient imaginé mille formes monstrueuses pour représenter le serpent diabolique.
Le génie du sculpteur parisien, plus épris de beauté que de force, s'accommodait mal avec cette laideur. A cette évocation de l'enfer, qu'il jugeait pénible à voir, il avait substitué simplement des nuages.
Rien, de la sorte, ne venait troubler l'impression de grâce qui se dégageait de l'œuvre tout entière. Et c'était bien la plus parfaite image qu'on eût encore taillée de celle que nos litanies appellent Mater amabilis, la Mère aimable.
Ce Jehan avait vraiment l'àme d'un hellène, et le génie attique revivait en lui. Des premiers sculpteurs de l'Hellade il avait le faire large et le sens de l'eurythmie. Comme eux, il faisait consister l'art moins dans l'invention que dans l'exécution, moins à trouver une forme nouvelle qu'à parfaiie une forme déjà existante. Son instinct, un instinct irraisonné, lui disait que les plus bellesœuvres en art sont collectives, le fruit d'efforts longuement accumulés, que chaque personnalité nouvelle vient se greffer naturellement sur une personnalité précédente, développant le legs de la tradition, et que, de temps à autre seulement, un génie survient, marqué au front de la flamme inspiratrice, qui met fin à une évolution et en amorce une nouvelle.
C'étaient donc les traditions de ces lointains devanciers que, sans s'en douter, Jehan continuait. Et cependant il ignorait tout de la Grèce antique. Nul modèle ancien n'avait passé sous ses yeux, et il est bien vrai que son idéal plastique était aux antipodes de la froide beauté des modeleurs du Péloponèse. Ceux-ci étaient surtout préoccupés d'idéalisation : le tail-
leur de statues visait d'abord au caractère et à l'expression. C'était un caractériste, un interprète de la face humaine. Les notes individuelles et de la race que l'artiste athénien élaguait comme une imperfection, l'imagier parisien les avait recherchées parce qu'intéressantes. Mais s'il ne répétait pas les formules des Grecs il en continuait l'esprit. Il se rapprochait de ses insoupçonnés prédécesseurs en ce qu'il avait procédé comme eux par grandes masses, synthétisant les formes et évitant le détail d'une analyse trop observatrice.
Toutes ces considérations étaient bien loin de l'esprit de Jehan. Statuaire de race, il avait ouvré d'instinct, mû non par une théorie d'esthétique et la connaissance de l'histoire, mais par sa sensibilité d'artiste et sa foi de croyant. Il n'était rien moins qu'érudit : c'était un ouvrier d'art, voilà tout. Dans les longues heures de rêverie passées jadis à l'atelier, il n'avait su qu'une chose : c'est que sa conception personnelle de la beauté prenait corps et qu'il asservissait une forme rebelle. Pour l'instant, il ne voyait non plus que ceci : c'est que sa statue était sauve et qu'elle était belle.
Tout près d'elle maintenant, il la regardait amoureusement, la palpait de ses rudes mains de tailleur de pierre, d'un geste machinal d'artisan qui avait l'air d'une caresse. Ce n'était plus pour lui une froide effigie extraite d'un bloc insensible : c'était une personne vivante avec laquelle il conversait familièrement. Car il lui parlait à voix basse. Que lui disaitil? Rien, des choses obscures, à peine perçues, confusément senties. Tout en lui parlant il la caressait, et le grain fruste de la pierre avait pour lui la douceur d'un épiderme humain.
Enfin ilse recula, embrassantson oeuvre d'un seul regard. La vision de la nuit ne l'obsédait plus.
— Ce n'était qu'un rêve, pensa-t-il.
Et, pensif, à pas lents, cette fois, il s'en retourna.