CHAPELLE DE NOTRE-DAME DL SAUT
longuement. Qu'elle était belle ainsi !
Légèrement infléchie sur le côté droit,
Marie se retournait joyeuse vers l'Enfant-
l)ieu qu'elle portait sur son bras gauche.
Le bras droit, tendu en avant pour faire contrepoids, appuyait fortement sur le manteau, dont les plis retombaient avec un goût parfait, et la main tenait un
LE REVE DE L IMAGIER
sceptre fleuri. Des feuilles de trèfle formaient les fleurons de sa couronne; des nuages étaient simulés sous ses pieds.
L'Enfanl Jésus soutenait de la main gauche le livre de vie ouvert devant lui et sa main droite bénissait.
Il était vêtu d'une simple chemisette. Le costume de la Vierge comprenait une robe retenue à la taille par une ceinture et agrafée au cou, un manteau ramené sur le devant, un voile placé sous la couronne et retombant sur les épaules, une double chaînette qui, suspendue au cou, ondulait sur la poitrine, et des sandales (i).
La statue avait une silhouette étroite et resserrée, de façon à ne faire saillie ni à droite ni à gauche sur le trumeau placé derrière : elle paraissait taillée dans le même bloc que lui. Jehan avait obéi en cela à un principe admis pour cette catégorie de statues et inspiré par une préoccupation décorative. Un caractère architectural était de rigueur dans les œuvres de ce genre. Il l'avait donc fuselée, ramenant dans un espace restreint les bras notre-dami
de la Vierge, l'Enfant et la draperie. La forme humaine, traitée de la sorte, s'harmonisait parfaitement avec les piliers" et les colonnes dont elle empruntait l'aspect; la statuaire se trouvait ainsi liée à l'architecture, la figure adaptée au monument.
Au point de vue du thème général, l'imagier parisien n'avait rien innové. Il avait tout emprunté à ses devanciers,
(i) Voir p. 45 et 4X du vol. précédent.
tout : la cambrure des reins, le geste du bras droit, l'inclinaison de la tête, même la disposition du manteau. Mais quelle grâce nouvelle il avait su mettre^dans son œuvre ! Cette forme, que son maître lui avait léguée comme une tradition d'atelier, il l'avait affinée, amenuisée, purifiée, sublimée. Il avait assoupli les hanches, rendu naturels le renversement de la taille et le mouvement du cou, plissé subtilement la robe et le manteau, donné enfin à sa Vierge un port de reine, de reine vivante, une physionomie et des mains de noble dame.
Certes, il y avait longtemps que les Vierges- Mères assises de l'époque romane, avec l'Enfant placé dans l'axe du giron, étaient abandonnées. Déjà deux générationsde sculpteurs avaient remplacé ce type démodé, à l'aspect d'idole impassible, par un modèle plus vivant et plus humain. Sur un geste de leur main arméedu ciseau, la Sedes Sapientiœ ancienne s'était levée; elle avait souri. Chez elle la majesté avait fait place à la grâce. La déesse hiératique, siège vivant d'un Dieu enfant, était devenue une mère gracieuse, une châtelaine, une reine qui, debout à l'entrée de son palais, tient son fils entre ses bras. Les imagiers d'alors n'étaient plus comme autrefois des théologiens qui sculptaient une idée : c'étaient des artistes qui modelaient une forme entrevue. Mais jamais encore Marie n'était apparue si gracieuse, si exquise et si vivante. Jehan venait de donner au modèle cent fois refait par ses prédécesseurs sa forme définitive.