‹ Pages d'art chrétien (volume 3)Chapitre 2 sur 44 · AU LECTEUR · texte numérisé non relu

AU LECTEUR

Les huit chapitres qui forment ce petit livre ont paru comme articles dans le Mois littéraire et pittoresque. Réunis ici sous un titre commun qui en montre le lien, ils forment un ensemble de lectures illustrées se rapportant toutes à l'art chrétien d'autrefois. Trois relèvent de l'iconographie prolongée par l'histoire de la peinture et de la sculpture. Le quatrième, qui s'y rattache aussi, est consacré à Fra Angelico, la plus pure gloire artistique de l'Église, dont nous ne sommes pas asse{ fiers. Les quatre autres traitent de notre architecture religieuse du moyen âge. Ces deux groupes d'articles correspondent aux deux faces de l'art chrétien, lequel, en même temps qu'il s' exprimait en des images peintes ou sculptées, faisait chanter à la pierre cet hymne magnifique dont chaque église est une strophe. De l'un à l'autre la séparation n'est pas absolue, et les deux Jour tant différents qu'ils soient, se pénètrent. C'est ainsi qu'au sujet de la déviation de l'axe des églises, l'iconographie du crucifix vient s'ajouter à la science architectonique pour compléter l'argumentation. Et puis, nos cathédrales sont tout de même l'un des supports de l'iconographie : les Christs et les Vierges de nos imagiers en font partie.

Aujourd'hui que l'enseignement fait une juste place au dessin et à l'art dans ses

programmes, des études de ce genre ne sont pas nécessairement réservées aux seuls artistes. Toute personne instruite peut et doit s'y intéresser. Puisqu'il s'agit de goût et de beauté, cela regarde un peu tout le monde. Ce sont d'ailleurs, à leur manière, des questions d'histoire. Les révolutions politiques ne constituent pas, en effet, tout le passé. Celui-ci est fait aussi des œuvres du génie humain. La construction de Notre- Dame, par exemple, est un événement qui importe autant, pour la connaissance de notre xnie siècle, que la révolte de Thibaut, comte de Champagne, ou la bataille de Taillebourg. On ne le connaît qu'à moitié si, sachant le reste, on ignore son architecture. Il apparaît donc que l'histoire de l'art est, au même litre que l'histoire littéraire, le complément exigé de la grande Histoire, et qu'il n'est pas sans elle d'instruction générale complète.

Le lecteur, habitué à la littérature aimable des romans, aura peut-être quelque effort à faire pour feuilleter ces pages austères. Cet effort continué trouvera en luimême sa récompense. Pour le lui rendre plus facile, on a eu les habituels soucis littéraires, entre autres celui de la clarté, et, pour lui plaire, on a fleuri le texte de belles images.

IMAGES DU CHRIST

Ceci n'est pas une iconographie complète du Christ; il y faudrait un volume. J'essayerai seulement, dans ces quelques pages, de montrer sous quel aspect chaque époque envisagea de préférence le Verbe incarné et quelle fut la conception propre à chaque période. Cette histoire ira du « Bon Pasteur»

des catacombes au « Sacré Cœur » de nos églises.

On serait tenté de croire que les premiers fidèles ont dû, dès la première heure, s'essayer à reproduire les traits du Fils de Dieu fait homme. Il n'en est rien cependant, et cette reconstitution historique du type paraît les avoir fort peu préoccupés. Tout, du reste, les en détournait : le caractère spiritualiste de leurs sentiments religieux, une sorte d'antipathie pour les arts plastiques qui n'avaient servi jusque-là qu'aux fables du paganisme, et la persécution. A ces fervents, pour qui le ciel était tout, un . D^M

t LE BON

portrait photographique im- Marbre. Musée portait peu, et leurs yeux épurés, véritables yeux dame, contemplaient, semble-t-il, le Sauveur en dehors du cadre matériel de sa vie mortelle.

Aussi, l'ancien art chrétien n'a-t-il tout d'abord représenté le .Messie Rédempteur que d'une façon symbolique. Ces svmboles, inspirés par l'Évangile et la liturgie avant de l'être par l'art païen cou mporain, remplissent les catacombes. On peut donc dire que si, jusqu'à la paix de l'Église,

le Christ est absent delà Rome souterraine, il y est présent partout sous les traits emblématiques d' « Orphée » et l'aimable figure du « Bon Pasteur ».

Jésus avait dit : « Je suis le bon berger et je donne ma vie pour mon troupeau. » De cette parole du Maître, l'artiste chrétien tira la conception du pasteur des âmes qui porte sur ses épaules la brebis retrouvée et qu'entourent de • dociles agneaux. Ce faisant, il pensa sans doute au Mercure criophore, il se ressouvint de l'Hermès rustique; mais l'inspiration première lui était venue d'ailleurs, d'une source plus pure, et il sut bien vite créer un type qu'il est impossible de confondre avec le pâtredieu de l'antiquité. Il atteindra plus tard au chef-d'œuvre avec la statuette du Latran (i) et la mosaïque de Galla Placidia (2).

Le chanteur idéal et le berger divin rappelaient aux ils des martyrs Celui pour pasteur qui leurs pèresétaient morts,

du Latran (iv s). de même que l'agneau placé sous une ancre et le poisson enroulé autour d'un trident symbolisaient à leurs yeux mystiques Jésus sur la croix rédemptrice. Leur foi n'en demandait pas davantage, les tendances de leur esprit les portaient à la traduire ainsi, et il y aurait eu quelque imprudence à chercher des expressions 1001ns voi!

(i) Marbre, v*

(2) Mausolée de FVaveone, v*

Le Christ apparaît aussi dès la tin du 11e siècle dans un petit nombre de scènes évangéliques, mais sans traits individuels bien accentués. Ces premières images reproduisent un type classique purement figuratif. En effet, qu'il donne la main

LE CHRIST DE SAINTE PUDENTIENNE Mosaïque de l'abside (fin du iv» s.).

au Baptiste (i), qu'il ressuscite Lazare (2)', ou qu'il parle à la Samaritaine (3), le Christ des catacombes est toujours un jeune Romain imberbe et souriant, avec parfois de longs cheveux ondulés.

Le chrétien, sans cesse à la veille d'être traduit devant les tribunaux et livré aux bêtes, trouvait dans ces douces images du « Bon Pasteur » et du « Christ thaumaturge » inlassablement répétées sur les murs comme des actes de foi toujours les mêmes, le courage dont il avait besoin, et c'était, à son entrée dans les sous-sols de la Rome persécutrice, une atmosphère toute de consolation et de paix, contrastant vivement avec les craintes et les cruautés du dehors, qui l'enveloppait.

(1) Crypte de Lucine.

(2) Chambre des Sacrements.

(3) Cimetière de Prétextât.

Lorsque l'Église, sur l'invitation de l'empereur Constantin, sortit enfin des catacombes où elle se cachait depuis près de trois siècles, l'idée de paix se confondit pour elle avec l'idée de triomphe, et ce fut cette dernière impression que traduisit l'art nouveau, l'art des basiliques.

C'est bien, en effet, un « Christ triomphant » que celui créé par l'art chrétien dès la fin du ive siècle. Au Sauveur doux et consolateur, très impersonnel, des catacombes, succède le Roi victorieux, le Législateur des peuples. Il a la majesté des empereurs romains: il a vaincu, il règne, il commande. Ici, son buste émerge, énorme, au-dessus de l'arc triomphal (1); là, il remplit de sa grandeur colossale le fond de l'abside. Pierre et Paul sont auprès de lui, et le Christ royal, debout, sur la montagne de Sion d'où coulent les fleuves de vie, proclame devant eux la loi nouvelle (2). Il est légèrement barbu, et une longue chevelure bouclée encadre sa tête qui se détache en pointillé sur le nimbe ordinairement crucifère où se lisent l'alpha et l'oméga johanniques. Ailleurs, pareils à des Victoires antiques, les anges derrière lui déploient leurs grandes ailes (3), cependant que les vieillards de saint Jean l'acclament (4) et que les apôtres rangés en cercle l'écoutent (5).

Le mosaïste, certainement inspiré par les visions de l'Apocalypse, a conçu son sujet dans un moment d'exaltation enthousiaste. Le type qu'il a créé, soit pour le « Christ législateur », soit pour le « Christ enseignant », restera le type iconographique par excellence, et les âges suivants ne le modifieront pas d'une façon sensible.

Les traits sous lesquels la piété chrétienne aimera désormais à se représenter le Sauveur du monde sont donc dès cette

(1) Saint- Paul hors les murs, V siècle. Cette mosaïque a été refaite après l'incendie de 1823.

(2) Sainte Constance, iv* siècle. Saints-Cosmeet-Damien, vi' siècle.

(3) Abside de Saint-Vital de Ravenne, vÇ siècle.

(4) Saint-Paul hors les murs, v* siècle.

(5) Sainte-Pudentienne, fin du iv* siècle.

IMAGES DU CHRIST

époque à peu près fixés. Plus tard, au ixe siècle, les trois auteurs de la lettreàl'empereur Théophile, Nicéphore Calixte au xive, Ludolphe le Chartreux, sainte Brigitte et le pseudo-Len'tulus vers la même époque, n'auront qu'à se rappeler les mosaïques d'Italie ou d'Orient pour tracer le portrait historique du Christ. Visage ovale, teint couleur de froment, yeux glauques, cheveux bruns partagés sur le front et retombant en boucles sur les épaules, barbe blonde ou noire ou encore couleur devin et formant deux courtes pointes...., c'est bien ainsi qu'on le voit sur le célèbre ivoire du Vatican (i), au cimetière des Saints-Pierre-et-Marcellin (2), sur cinq sarcophages du musée de Latran (3), enfin et surtout à Sainte-Pudentienne et dans les autres basiliques romaines.

Quelle était l'origine de ce type, il est difficile de le dire. On a voulu la voir, un peu vite, dans les images gnostiques qui avaient cours au 11e siècle. On sait par saint Irénée, répété par saint Épiphane et par saint Augustin, qu'une femme de la secte de Carpocrate faisait adorer une statuette de Notre-Seigneur. L'empereur Alexandre Sévère plaça de même un buste de Jésus-Christ dans son laraire. Mais rien ne dit comment étaient faites ces images, et la pierre trouvée par Raoul Rochette prouverait plutôt que ce type n'avait rien de commun avec celui qui nous occupe.

Il faut donc attribuer encore l'honneur de cette création, sinon à Constantin lui-même, ainsi que le veut saint Jean Damascène et que peut le faire supposer la réponse de l'évêque historien P^usèbe de Césarée à la princesse Constantia, du moins aux artistes chrétiens de la fin du ive siècle. Le type en est oriental et par suite traditionnel jusqu'à un certain point.

Le « Christ bénissant » des Byzantins, bien que différent de style et d'une autre conception, est très apparenté à celui des

(1) La plus ancienne image du Christ barbu, d'après de Rossi.

(2) Peinture du v* siècle.

(3) Sculptures du v» siècle.

églises romaines. Dans la nef de Saint- Apollinaire Neuf, à Ravenne (1), il reçoit, entouré de quatre anges, la procession des saints au nombre de vingt-six, qui, tous d'attitude pareille dans leurs manteaux blancs aux plis droits, lui offrent leurs couronnes d'or.

A Sainte-Sophie, au-dessus d'une des portes du narthex, il est assis sur un trône tout gemmé de pierres précieuses, avec toute la splendeur d'un monarque oriental; un basileus est à ses pieds prosterné jusqu'au sol. De la main droite, le Christ bénit, l'annulaire replié sur le pouce, et, sur le livre ouvert que tient sa main gauche, on lit : « Paix à vous. Je suis la lumière du monde. » (2) Le badigeon turc recouvre aujourd'hui cette mosaïque que Salzenberg a pu copier pendant les restaurations faites au milieu du siècle dernier.

Mais le Christ byzantin par excellence est le « Pantocrator » des coupoles. Son

LE CHRIST DE SAINT APOLLINAIRE NEUF A RAVI Mosaïque de la nef (\r

image, plus gigantesque que grandiose.

y est projetée à mi-corps ou en pied dans un médaillon circulaire, et, d'habitude,

(1) Mosaïque du vi* siècle.

(2) Mosaïque du ix'ou du \"

les prophètes forment sa garde d'honneur, de préférence aux apôtres qui l'entouraient alors qu'il dominait, debout ou assis, dans l'hémicycle de l'abside. C'est que, en effet, le « Pantocrator » n'est pas à proprement parler le Sauveur. L'artiste n'a pas eu en vue, en le traçant, le héros évangélique. Conformément à la doctrine de la consubstantialité, il a envisagé le Fils sous son aspect de Dieu de l'univers, de Maître du genre humain, en tant qu'il s'identifie avec le Père, et, à ce titre, il l'a abstrait du groupe apostolique pour l'entourer des hérauts de l'ancienne loi. Mais le« Pantocrator »

a les traits de Jésus - Christ, et ce nom sacré est inscrit en abrégé à droite et à gauche du nimbe.

Nous pouvons donc le considérer comme une nouvelle conception de la seconde personne divine.

Le type de Christ imberbe, qui, nous l'avons vu, fut abandonné vers la fin du ive siècle, reparaît encore çà et là à titre d'exception.

C'est ainsi qu'on le voit à Saint-Vital de Ravenne, assis sur le globe terrestre (i); on a voulu sans doute par là figurer la jeunesse éternelle que lui donne sa divinité. Les Byzantins l'ont employé aussi pour deux représentations spéciales du Fils de Dieu ; Y « Emmanuel » et 1' « Ange de la grande volonté ». Cette dernière image avait sa place marquée aux Yoûtes des croisillons, hors du sanctuaire. Elle représentait le Verbe, messager divin, partant du ciel pour son pèlerinage terrestre.

Mais le Christ barbu, à la chevelure

(i) Mosaïque du vi* siècle.

Page 1