‹ Pages d'art chrétien (volume 3)Chapitre 41 sur 44 · SAINTE-CÉCILE D'ALBI — COUPE ET PLAN PAR TERRE · texte numérisé non relu

SAINTE-CÉCILE D'ALBI — COUPE ET PLAN PAR TERRE

pouvaient s'appeler « maîtres des pierres vives ». A cette statique nouvelle, qui à des forces actives en opposait d'autres contraires, le méridional a préféré la statique romane, d'origine romaine. Celle-là maintient la poussée des voûtes par des masses inertes, et elle ne conçoit pas un support autrement que vertical. Traditionnelle pour lui, il l'a considérée comme plus sûre, et il s'y est tenu.

Ce principe admis, il n'y avait que deux solutions : ou bien établir plusieurs nefs égales, deux ou trois, qui se contre- buteraient mutuellement; ou bien faire une large salle à vaisseau unique dont les voûtes reposeraient directement sur les contreforts. Dans les deux cas, l'arcboutant était évité. Le premier système, à deux nefs, est celui des Jacobins de Toulouse et des Jacobins d'Agen ; à trois nefs, celui de Saint-Nazaire de Carcassonne et de l'église de la Chaise-Dieu. Le second, plus logique, dont Saint-Jacques de Montauban est le plus ancien exemple et Sainte-Cécile d'Albi la plus complète expression, est aussi le plus méridional.

La seconde préoccupation, que l'on démêle chez les artistes du Midi, est une répugnance instinctive à laisser voir la charpente de leurs constructions. L'architecte du Nord accuse nettement l'ossature. Elle est pour lui une base sur laquelle il

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opère, et il en tire avec succès des éléments de décor. Le constructeur méridional paraît en avoir honte et la dissimule de son mieux. D'un côté, c'est une franchise absolue, où le pittoresque trouve son compte, et qui donne naissance à des arrangements nouveaux. De l'autre, un goût traditionnel qui craint de confondre l'architecture avec l'art de la maçonnerie, et une certaine appréhension de tout ce qui pourrait en troubler la sereine harmonie. Qu'en est-il résulté? Ceci. Au lieu que le « maître des pierres vives » du Nord dispose hardiment ses culées tout autour de l'édifice comme une rangée de piliers extérieurs et les orne ensuite de niches, de statues, de pinacles et de clochetons, le « maître peyrier » du Midi introduit ses contreforts à l'intérieur de l'édifice, les voile au dehors parle mur du périmètre qui en affleure la face extrême, et se sert d'eux comme de cloisons pour constituer des chapelles latérales (i). Ces chapelles sont d'ailleurs une ressource sur laquelle il se jette avidement. Les nefs latérales qu'il ne peut avoir, il les aura tout de même, sous cette forme, et, pour avoir plus de large, il les fera à double étage. Ainsi est née la disposition de Sainte- Cécile d'Albi, qui, moins les tribunes, est commune dans le Midi.

Le troisième point à noter est que ces artistes ont des préoccupations d'ordre exclusivement architectonique. Leur dédain de la sculpture au profit de la seule architecture va jusqu'à leur faire sacrifier complètement la première. De là une nudité sévère qui contraste violemment avec l'esthétique fleurie des provinces du Nord. De cette pauvreté sculpturale, les archéologues ont donné différentes raisons: la misère du pays ruiné par les guerres de religion, l'influence austère des Franciscains et des Dominicains prêchant contre

(i) Les chapelles latérale! qui existent à Notre- Dame d'Amiens et à Notre-Dame de Paris ne sont pas primitives. Comme Notrc-Dnme de Reims, qui en est dépourvue, ces cathédrale! ont *fé chapelle! latéral'

le luxe, la nécessité d'user de matériaux rebelles tels que la brique et la pierre froide. La troisième explication est vraie pour la région toulousaine où, la pierre faisant entièrement défaut, la brique est d'un emploi obligatoire qui exclut l'art du sculpteur. Des églises gothiques, tout en briques comme Sainte-Cécile d'Albi, Saint-Etienne de Toulouse, les Jacobins de Toulouse, les églises de Gaillac, de Simorre, de Moissac, de Lombez, de Caussade, sont forcément, comme leur aînée romane, Saint-Sernin de Toulouse, dépourvues de sculptures. Elle est vraie aussi pour l'Auvergne, dont la pierre volcanique au grain dur, sans cohésion, éclate comme du verre sous le ciseau. Mais ailleurs, où abonde la bonne pierre blanche, comme l'Aude et l'Hérault, on en est réduit aux deux autres motifs, et ceux-là paraissent insuffisants. Si l'on avait à Narbonne les ressources voulues pour entreprendre une cathédrale aussi colossale que Saint-Just, on ne voit pas pourquoi une partie n'en aurait pas été consacrée à la statuaire et à l'ornementation sculptée comme dans le Nord. Sans rejeter ces deux raisons, j'aime à y voir d'abord le résultat d'un sentiment irraisonné. On conviendra que l'esthétique romane et romaine, qui aimait les grands partis pris monumentaux, favorisait cette conception. Il semble que le méridional, héritier en cela de l'esprit antique, ait gardé le goût des ordonnances simples, où les nus dominent. Et il y a gagné d'être grand dans ses compositions architecturales. Des façades comme celle de Rodez et de Béziers, des faces latérales comme celle d'Albi et des Jacobins de Toulouse, ont une grandeur incontestable.

Cette grandeur, le gothique du Nord l'a eue aussi, et pendant plus d'un siècle l'a réalisée en d'incomparables monuments.

La façade de Notre-Dame Je Pai grandiose entre toutes. .Mais il Ta perdue progressivement du jour où, abusant du ilisme et de L'ornementation, il

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a supprimé les horizontales et les nus. Cette déperdition de grandeur est déjà frappante à la façade de Reims, et Viollet-le-Duc l'a noté (II, 322); elle est complète aux façades de Rouen, de Beauvais et d'Evreux. La sculpture ici a tué l'architecture. L'architecte devenu imagier s'est perdu dans le détail. Très artiste, il a réalisé de la beauté partielle, mais au prix de l'ensemble. Richesse et grandeur sont ennemies.

Enfin, ces bâtisseurs du Midi sont des ingénieursrompusàl'art des fortifications, pour qui toute construction importante doit nécessairement jouer un rôle défensif. Aussi leur architecture religieuse relève-t-elle de l'architecture militaire. Au moment où leurs églises s'élèvent, les guerres religieuses et politiques succèdent aux luttes féodales. Envahi par le Nord catholique qui veut extirper de son sol l'hérésie albigeoise, sans cesse en guerre avec les rois d'Aragon installés chez lui, ballotté entre les comtes de Toulouse souvent rebelles et le roi de France, le Midi, déchiré par des maîtres rivaux, vit dans un état de lutte incessant. A cause de l'insécurité des campagnes, il lui faut défendre ses villes comme des places fortes. La cathédrale est invitée à entrer dans le système général de défense que réclame la cité. Elle sera donc une forteresse, et un donjon lui tiendra lieu de clocher. Averti, l'architecte dispose tout comme pour une citadelle. Il mure les portails de la façade Ouest, et seule une porte latérale s'ouvre sur un des côtés. Quand , par hasard , la grande façade demeure trouée d'une entrée, il en défend l'approche par des mâchicoulis. Il entoure tout l'édifice d'un mur continu très épais comme d'un rempart et le couronne de créneaux. Les tours, transformées en donjons, sont flanquées d'une échauguette et surmontées d'une tour de guet. Les contreforts se terminent en tourelles, et il se sert d'eux pour porter des travaux de défense. Les grandes ouvertures étant une faiblesse, une fissure par où l'ennemi peut entrer,

et le soleil du Midi les rendant d'ailleurs inutiles, il établitcommefenêtresd'étroites lancettes ébrasées et les exhausse pour les rendre inaccessibles. Bref, il traite la cathédrale comme un château fort. C'est le contraire de ce qui se produit à l'autre bout de la France. Dans le Nord, où l'on vit tranquille sous l'autorité bienfaisante du roi, le maître d'oeuvre peut alléger, trouer, évider la construction entre les points d'appui, supprimer les murs inutiles en les tramant comme une dentelle et les fermer de frêles verrières. Dans le Midi, où l'on est préoccupé d'un assiégeant toujours possible, l'architecte est forcément un ingénieur d'armée. Ce dernier trait achève le contraste.

Résumons. Refus d'user de l'arc-boutant, défiance vis-à-vis du nouveau système d'équilibre inventé par le Nord, maintien de la statique romane, peur des ossatures visibles, dédain de la sculpture au profit de la seule architecture, attachement à la grandiose esthétique des siècles passés, préoccupation militaire, voilà, semble-t-ilr ce que nous révèle la psychologie du constructeur religieux du Midi au xnr3 et au xive siècle. Cette mentalité et cet état d'esprit ont eu pour résultat d'amener la création d'un type d'église original à nef unique, avec chapelles logées entre les contreforts, et à l'extérieur nu disposé militairement pour la défense. Tout le reste est secondaire. Il nous faut cependant l'indiquer.

Ainsi : le toit plat, en terrasse, repose directement sur la voûte sans l'intermédiaire de combles. Chaque travée a une toiture distincte à double rampant qui vient pénétrer le toit central, et cela donne sur la face latérale toute une suite de petits pignons. C'est au peu de pente du toit des bas côtés qu'il faut attribuer la suppression du triforium dans l'ordonnance de la travée. Un passage ouvert dans les piliers-contreforts fait communiquer entre elles les tribunes ou chapelles latérales du premier étage. L'appareil est alternativement grand et petit. Un oculus

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s'ouvre au-dessus de l'arc triomphal, le chœur étant plus bas que la nef. Desoculi ouverts du côté Nord font pendant aux lancettes percées dans le côté Sud. La retombée des voûtes se fait sur des consoles. Les arcs, dans les édifices de briques, prennent la forme angulaire de l'arc en mitre, et, par suite, des losanges remplacent les cercles. Une bague moulurée tient lieu de chapiteau. Le clocher octogone à nombreux étages et le clocherarcade se voient fréquemment. Des colonettes de marbre décorent les angles et encadrent les baies. Une rose d'un grand diamètre constitue l'unique décoration de la grande façade. Les voûtes sont peu élevées, les arcs peu aigus; mais si l'on vise peu à la hauteur, par contre, on cherche la largeur des nefs. Là s'arrête cet inventaire des détails observés ici ou là.

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Tel est ce style. Les principaux monuments qui le représentent sont : Saint- Jean-Baptiste de Perpignan, la nef de Saint-Etienne de Toulouse, le chœur de Saint-Etienne de Cahors, la nef de Saint- André de Bordeaux, Saint-Paul-Serge de Narbonne,Saint-NazairedeBéziers, l'église de La Mourguié à Narbonne, Sainte-Cécile d'Albi, les Cordeliers de Toulouse, les Jacobins de Toulouse et d'Agen, Saint- Michel de Carcassonne, la nef de Saint- Pierre de Montpellier, la cathédrale de Lavaur, Notre-Dame de Montbrison et une foule d'églises secondaires, telle celle de Saint-Pargoire (Hérault), que M. Enlart reproduit comme typique dans son Manuel d'arch éologie frança ise.

A côté de ces édifices purement méridionaux, les ouvrages récents d'archéologie en distinguent d'autres qui dérivent directement de l'école de l'Ile-de-France :

Saint-Jean de Lyon, Notre-Dame de Clermont-Ferrand, Saint- Etienne de Limoges, Saint-Just de Narbonne, Notre-Dame de Rodez, le chœur de Saint-Nazaire de Carcassonne, la cathédrale de Bazas, l'abbatiale de Valmagne (Hérault).

Ceux-ci relèvent du gothique du Nord, et représentent dans le Midi un stylegothiqueétranger importé par la conquête. Ce sont des imitations de l'art septentrional. Cela est vrai :

encore faut-il s'entendre.

L'affirmation se vérifie à peu près complètement pour quelquesuns, pour Clermont-

Ferrand, par exemple, où l'architecte Jean

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