‹ Pages d'art chrétien (volume 3)Chapitre 43 sur 44 · II · texte numérisé non relu

II

couronne de cathédrales comparable à celle dont, à juste titre, le Nord s'enorgueillit. Des colosses comme Chartres, Reims et Amiens n'ont pas leur pendant au sud de la Loire. Plus pauvre et moins favorisé que le Nord au point de vue politique, le Midi n'a pu, aux xme et xive siècles, produire que des monuments modestes et la plupart inachevés. Aussi, c'est moins d'après la dimension de ses églises que d'après la grandeur de son esthétique qu'il faut le juger. Seul, Saint- Just de Narbonne, s'il eût été terminé, eût réalisé la haute stature des géants du Nord. Mais, pareil au choeur de Beauvais, dont il a à peu près les dimensions, ce choeur prodigieux, long de 54 mètres et large de 46, attend toujours son transept et ses nefs. La mer, en se retirant, a ruiné la cité, et celle-ci n'a pu achever l'oeuvre commencée.

Et pourtant, bien que sensiblement plus petites, si on totalise les chiffres, les cathédrales du Midi donnent, quand on est au dedans, une impression d'ampleur qui manque souvent à celles du Nord. Pourquoi? Parce que leur nef unique est de beaucoup plus large que la nef centrale de celles-ci, la seule qui compte pour les yeux. La nef d'Amiens et de Reims n'a que 14 mètres; celle de Chartres, exceptionnelle, en a 16, mais celle de Paris en a i3 seulement. Ces chiffres, un maximum dans le Nord, sont un minimum dans le Midi. La nef de Montpellier a 16 mètres, celle de Bordeaux et de Perpignan 18, celle de Toulouse 19, celle d'Albi 19™, 5o. Moins hautes, moins longues, plus larges, elles paraissent plus vastes.

Une fois cependant, cet art du Midi s'est réalisé dans une oeuvre imposante, parfaite, achevée, qui suffit à montrer ce que, en des temps plus heureux, eût pu produire le génie de la race. Cette oeuvre est Sainte-Cécile d'Albi. Elle est pour le Midi ce qu'est Notre-Dame d'Amiens pour le Nord, la réalisation définitive d'un type local. Il lui manque seulement le magnifique cortège de soeurs, d'aïeules et de

filles qui entoure la cathédrale picarde. D'elle on peut écrire cette équation : Sainte- Cécile d'Albi = Notre-Dame d'Amiens.

Sainte-Cécile est plus petite, mais l'art ne se mesure pas à l'aune. Si le Parthénon occupe l'un des sommets, le plus radieux, de l'art architectural, ce n'est pas à sa taille, assez exiguë, qu'il le doit.

Commencée en 1282 par Bernard de Castanet, la cathédrale d'Albi était terminée en 1 383. La date de i5 1 2 donnée partout pour l'achèvement des derniers travaux serait fausse ici dans l'étude qui en est faite, car nous ne voulons voir en cette église que ce qui est vraiment elle. Le fameux Baldaquin, qui précède l'entrée latérale, est de la fin du xve siècle, mais c'est une oeuvre flamboyante, donc anglaise. Il lui est étranger. Les peintures murales qui la décorent sont du xvie siècle, mais elles sont dues à des artistes italiens. C'est une parure d'emprunt. Le jubé date, lui aussi, de la première Renaissance, mais c'est une œuvre du Nord, et la sculpture en est flamande. Et c'est une merveille qui en gâte une autre, car elle obstrue la moitié de la noble basilique. A ne vanter que les dentelles de pierre du portail, la splendeur des fresques et la richesse de la clôture du choeur, le plus beau des jubés de France, les guides et les articliers d'art oublient toujours de parler de la vraie Sainte-Cécile. Pour nous, elle est d'abord, pour ne pas dire uniquement, cet immense vaisseautoutenbriques,longde 1 1 1 mètres, large de 32, haut de 36, que précède une tour formidable de 75 mètres, et sur lequel seuls les meneaux des fenêtres et les balustrades jettent la note blanche de la pierre. Il faut en exclure aussi les malencontreux clochetons de l'abside dont l'ont agrémentée les restaurateurs modenu

Reçus sur des piliers engagés à simples facettes, les arcs des voûtes reposent directement su r les contreforts . Ceux-ci se parent une double rangée, superposée, de chapelles, au nombre de 29. Carrées dans la

nef, polygonales dans le chœur, ces

pelles à double étage sont voûtées en B

ogives au premier, en berceau ogival au rez-de-chaussée, sauf six qui ont, comme les tribunes, des croisées d'ogives. Dans les chapelles du premier étage, reliées entre elles par un passage, s'ouvrent les fenêtres qui sont de longues et étroites lancettes géminées surmontées d'une rose. Au dehors, les contreforts se dégagent sur le mur en tourelles flanquantes réunies au sommet par une ceinture de mâchicoulis. Une balustrade, où devaient être des créneaux, surmonte le tout. Monté à 36 mètres, aussi haut que le toit, le mur d'enceinte cache celui-ci, déjà plat, et l'on a l'impression d'une terrasse.

Sur le devant, le donjon formé de quatre tours accouplées exhausse sa croupe à une hauteur double de celle de la nef, avec le plus parfait dédain des expressions habituelles au gothique.

Il n'y a là ni portails, ni roses, ni fenêtres, ni galeries, ni gables, ni pinacles, ni statues, rien, sinon une masse énorme qui moite presque droite, brisée deux ou trois fois seulement par un ressaut, un arc de décharge, une balustrade, et qui s'affirme cependant d'une incroyable sveltesse jusqu'à son sommet, où elle consent enfin à se fleurir un peu.

Et tout cela est en briques rouges. La brique employée est la grande brique pleine de om.33 X om,25 qui, avec les lits de mortier, atteint om,io d'épaisseur.

Rouge comme elle, le mortier fait corps avec la brique, et une légende veut qu'on ait substitué le vin à l'eau pour le pétrir. Par la matière employée, l'architecture du Midi rejoint ici l'architecture des Flandres, de même qu'elle rejoint le sévère gothique

de Normandie par sa nudité sculpturale.

La perfection de sa structure est sans rivale. Ceci, d'ailleurs, avec la bonté des matériaux, est une des caractéristiques du Midi. Déjà parfaite à l'époque romane, la science des constructeurs n'a pas faibli. Leurs églises, qu'elles soient en pierres comme Saint-Maximin ou en briques comme Sainte -Cécile, sont dignes des modèles romains de la contrée. Ayant appris d'eux l'art des bâtisses parfaites, ils

Page 1